Infos:  Infos Liban  |  Infos Syrie  |  Infos Palestine  |  Infos Jordanie English | العربية

Communiqués | Liban

 
Discours de Gisèle Khoury suite à sa décoration des insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur
May 6, 2019
Auteur: Gisèle Khoury

On est souvent amené à se poser la question : à qui la Liberté d’expression fait-elle peur ?

Mais qui a peur d’un simple mot ? D’une opinion ? D’un film ? D’un article ? D’une chanson ?

Au premier abord, cela semble absurde.

Qui sont ces personnes que la liberté d’expression effraie ? Et surtout, pourquoi?

Je n’ai pas de réponse scientifique à ces questions, mais une opinion et une fascination par la Liberté que décrit Alfred de Musset :

« Elle a cela de beau, de remuer le monde, que dès qu’on la possède, il faut qu’on en réponde, et que seule elle met à l’air la volonté ». Fin de citation.

Si je devais absolument pointer du doigt ceux qui ont peur de la liberté, je dirais :

Le tyran parce qu’il voit son siège secoué et son pouvoir ébranlé.

Le criminel que la vérité condamne.

Les institutions, religieuses ou autres, qui sont à court de mots pour convaincre.

Le faible, qui vit dans l’illusion d’être fort.

Entourés de ceux-là, faut-il se taire alors ? Loin de moi l’idée de suivre ce chemin.

Je ne me suis jamais tue.

Lorsque la guerre civile déchirait mon pays, l’adolescente que j’étais a dit non.

Mes opinions allaient à l’encontre de celles de mon entourage, mais j’y croyais fortement, et à ma façon, grâce à un trafic de cassettes audio fournies par Samir Frangieh.

Sa belle-mère, qui est la cousine de ma mère et qui faisait Beyrouth Est - Beyrouth Ouest avec beaucoup d’aisance, lui avait chuchoté mon petit secret : je m’enfermais dans ma chambre pour écouter Ziad Rahbani à Radio Liban.

Le Beyk a donc voulu investir en moi sans me connaître. Le jeu lui plaisait et moi j’avais mes cassettes, provisions de ma résistance.

Je ne me suis pas tue non plus après l’assassinat de Samir Kassir. Je me suis exprimée à travers la Fondation qui porte son nom. Nous n’avons pas voulu d’une fondation, comme tant d’autres, dédiée au souvenir, mais d’une institution qui puise sa force des valeurs qui ont animé le combat de Samir Kassir contre l’intimidation, la menace et les compromissions, un combat en faveur de la liberté et du renouveau de l’esprit critique dans le monde arabe ; un combat qui lui a coûté la vie.

C’est ainsi que la Fondation a vu le jour pour jouer un double rôle :

Un rôle culturel à travers le festival Printemps de Beyrouth qui invite au Liban depuis onze ans les plus grands représentants des arts de la scène, militant pour la tolérance et la diversité culturelle. Ce festival est gratuit, dans un souci de mettre la culture à la disposition de tous et de souligner le rôle de Beyrouth comme capitale de l’expression culturelle du monde arabe.

Un rôle militant pour la défense de la liberté d’expression, avec le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, devenu le principal observatoire des violations contre les médias, les journalistes, les professionnels de l’information, les artistes et les intellectuels du Proche Orient : au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Palestine, aussi bien en Cisjordanie qu’à Gaza. Mais nous sommes aussi la seule ONG arabe présente pour défendre la liberté d’expression des Palestiniens des Territoires de 1948.

SKeyes fournit également assistance et protection aux journalistes. Depuis 2008, plus de 140 journalistes syriens ont reçu le soutien qui leur a permis de poursuivre leur carrière en sécurité, au Liban et à travers le monde. Dix ans plus tard, SKeyes a lancé le premier programme de Résidence sûre (safe hosting) au Liban pour les journalistes arabes persécutés dans leurs pays.

SKeyes œuvre aussi à améliorer la qualité de la couverture médiatique des sujets les plus sensibles, dans notre région où le tabou est la règle et la transparence l’exception. Le cœur de notre travail couvre le Liban, la Syrie, la Palestine et la Jordanie, mais nos activités de recherche et de formation se sont récemment étendues à l’Irak, la Tunisie et le Nigéria. Nous avons formé pas moins de 1500 journalistes et sommes aujourd’hui en pointe de la réflexion sur les nouveaux modèles économiques des médias indépendants. Et depuis 2006, près de 3000 journalistes arabes ont participé au Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse, décerné par l’Union européenne et devenu le plus prestigieux dans notre région.

S’il est vrai qu’au Liban l’état de la liberté de la presse reste meilleur que dans les pays qui nous entourent, cela ne doit pas cacher la détérioration dangereuse de la situation. Aucune action judiciaire sérieuse n’a été entamée pour juger ceux qui ont tué 24 journalistes au Liban depuis notre indépendance en 1943. L’interprétation arbitraire des lois pour intimider les journalistes a repris de plus belle. Et le contrôle de l’expression libre par les institutions sécuritaires est redevenu la norme. Tout le monde s’y met : l’armée, la police, le bureau de lutte contre la cybercriminalité, la sûreté générale, et tous les services de renseignement locaux et régionaux.

SKeyes tire la sonnette d’alarme au quotidien face au danger qui nous guette ; face au risque réel de perdre la liberté d’expression émanant d’une équation qui nous donne le choix entre notre liberté et notre sécurité. Equation illusoire. Equation indigne.

La liberté c’est aussi le droit à l’intimité.

Ici, je parle de la vie personnelle de chacun et chacune de nous. Mon droit à m’exprimer est indissociable de mon droit au respect de ma vie privée, à une époque où nos mails sont piratés, nos conversations mises sur écoute, notre vie exposée.

La défense de la liberté de chacun de nous est un devoir de tous, mais surtout de l’Etat :

Le 11 novembre 2018, à l'occasion du Forum de Paris sur la Paix et à l’initiative du Président Emmanuel Macron, 12 chefs d’Etat et de gouvernement, dont le premier ministre libanais, ont signé la « Déclaration internationale sur l’information et la démocratie ». Ce texte considère que « l’espace global de l’information et de la communication est un bien commun de l’humanité qui doit être protégé comme tel ». En ajoutant : « Le contrôle politique sur les médias, l'assujettissement de l’information à des intérêts particuliers, l’influence croissante d’acteurs privés qui échappent au contrôle démocratique, la désinformation massive en ligne, la violence contre les reporters et l’affaiblissement du journalisme de qualité, menacent l’exercice du droit à la connaissance ».

Mon message à vous tous, aux autorités libanaises, mais aussi aux diplomates représentant tant de pays présents ce soir, c’est de travailler ensemble, avec courage :

Pour créer un environnement juridique qui protège la liberté des médias en mettant un terme aux violations justifiées par les lois sécuritaires qui sont mises en œuvre, en réalité, pour restreindre l’espace civique et la liberté. C’est mettre fin à la surveillance numérique qui cible en particulier les journalistes avec des technologies souvent produites en Europe et vendues aux pays de notre rive.

C’est mettre fin à l’impunité de ceux qui attaquent et tuent les journalistes. C’est le seul moyen de les protéger, au Moyen Orient, mais aussi dans l’Union européenne où quatre journalistes ont été lâchement assassinés ceux deux dernières années, à Malte, en Slovaquie, en Bulgarie et il y a quelques jours en Irlande du Nord.

C’est faire face à la crise de confiance envers les médias et les campagnes de désinformation diffusées aussi bien par des robots et des logiciels, que par les dirigeants politiques.

C’est soutenir le journalisme libre et indépendant, par le financement, la formation et la promotion.

 

Monsieur l’Ambassadeur,

Recevoir cet insigne, sous le titre de la « Liberté d’expression », non seulement m’honore mais me tient profondément a cœur.

Je le partage avec tous mes collègues de la Fondation Samir Kassir, qui se donnent corps et âme pour cette cause ; avec mes amis journalistes qui se battent sans relâche pour s’exprimer et ceux qui ont perdu la vie pour nous informer ; avec tous les artistes pour qui liberté et créativité vont de pair…

Je le partage avec Rana et Marwan. C’est grâce à leur œil critique et la pureté de leur jeunesse que se dessine le chemin vers le meilleur.

Et avec Samir Kassir qui a payé sa liberté au prix de sa vie, mais a inspiré les nôtres.

Je m’engage à continuer de me battre pour cette cause avec vous tous.

Je m’engage, par-dessous tout, à rester Libre.


Mots-clés: Gisèle Khoury