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« Relire Samir Kassir » pour compléter le « devoir de mémoire »
November 10, 2018
Auteur: Yara Abi Akl
Source: L’Orient-Le Jour

Samir Kassir. Depuis 2005, et dans la mémoire collective des Libanais, ce journaliste courageux est devenu synonyme de la lutte souverainiste menée dans le cadre de la révolution du Cèdre de 2005. D’autant que ce héraut de la presse libre exhortait les Libanais à se rebeller, dans ses éditoriaux publiés dans les colonnes de notre confrère an-Nahar. Mais il serait peu rigoureux de réduire Samir Kassir à sa stricte dimension journalistique. Car c’était aussi un professeur universitaire et un brillant intellectuel qui a réussi à dépasser son appartenance familiale et sociale, mais, surtout, ses affinités politiques, pour fournir une lecture objective de l’une des phases de la guerre du Liban, entre 1975 et 1982 (date de l’invasion israélienne de Beyrouth), dans le cadre de son ouvrage La guerre du Liban, paru en 1994, soit quatre ans après la fin des hostilités. Même si Kassir sentait que cette guerre n’est jamais finie, comme le confient nombre de ceux qui l’on connu de près.

Dans cet ouvrage, l’éditorialiste avait usé de son bagage philosophique et épistémologique pour revenir sur l’épisode sinistre de la guerre civile, tout en relatant les plus grands moments de celle-ci. Perçu sous cet angle, l’ouvrage est une référence incontournable en la matière.

Mais bien au-delà de l’analyse que Samir Kassir fournit de cette « guerre du Liban », l’ouvrage revêt une importance dans la mesure où son auteur en a saisi l’occasion pour accomplir « un devoir de mémoire » qui manque terriblement au Liban d’aujourd’hui. C’est à la faveur de cette logique que s’est tenue jeudi au Salon du livre francophone de Beyrouth, au BIEL, une table ronde intitulée « La guerre du Liban, un passé qui demeure, relire Samir Kassir », modérée par notre consœur Gisèle Khoury, veuve du journaliste. L’occasion pour les intervenants Wissam Saadé et Ziad Majed, politologues et professeurs universitaires, ainsi que de Frank Mermier, anthropologue, et notre collègue Michel Hajji Georgiou, chef du service local à L’Orient-Le Jour, de plancher sur l’ouvrage de Kassir, réédité en 2018 par L’Orient des livres. Une œuvre qui reste d’actualité au vu des conflits sanglants qui envahissent le Moyen-Orient, notamment en Syrie.

Prenant la parole en premier, Frank Mermier ne mâche pas ses mots : « Cet ouvrage est une référence incontournable sur la guerre du Liban. » Louant le fait que le journaliste ait réussi à prendre ses distances pour réaliser « cette référence magistrale », il souligne que celle-ci s’apparente aujourd’hui à un modèle pour observer les conflits actuels.

M. Mermier note, toutefois, que la notion de « guerre civile » ne décrit pas les conflits actuels, dans la mesure où des factions et des États y sont impliqués. Il souligne que face à « l’idée courante selon laquelle la guerre du Liban qui a éclaté en 1975 est en fait constituée de “plusieurs guerres”, l’ouvrage de Samir Kassir met en exergue l’idée de “cycles de guerres” ou de “guerres hybrides”. Des propos qui ne sont pas sans rappeler la fameuse “guerre des autres” avancée par Ghassan Tuéni, ancien PDG d’an-Nahar, pour définir les affrontements fratricides de 1975 à 1990 ».

Avant et après 1982
Sauf que Michel Hajji Georgiou souligne à ce stade que le journaliste assassiné établissait une distinction entre « la guerre des autres » et la « guerre pour les autres », dans la mesure où les protagonistes qui y étaient impliqués ont obéi à des ordres extérieurs. Mais, pour M. Hajji Georgiou, l’importance de l’ouvrage de Kassir sur cette guerre reste dans le « devoir de mémoire » qu’il accomplit, « dans la mesure où la tendance est à l’oubli » depuis la fin de la guerre, dit-il, citant Samir Kassir. Il explique les craintes populaires d’un retour aux affrontements par l’échec du mouvement pluricommunautaire du 14 Mars pour des raisons endogènes et exogènes. « Cela a créé le retour du naturel refoulé, celui des petites politiques sectaires (…) », indique-t-il. Et d’ajouter : « Les Libanais se retrouvent donc réduits à leur seule dimension communautaire. » Selon lui, « seul un processus d’individualisation que défendait bec et ongles un autre Samir, Frangié, pourrait mettre un terme à cette démarche qui est au fondement même de la violence ».
Et de conclure : « L’oubli, l’ignorance et la violence. À ce triptyque, il faut absolument répondre par une troïka formée du devoir de mémoire, de la recherche de la connaissance et de la paix. Il faut structurer le chantier qui devrait mener à la justice, la paix, la vérité et la réconciliation, comme le répétait inlassablement Samir Kassir », dit encore M. Hajji Georgiou.

Ce besoin de « devoir de mémoire » se fait également sentir chez Ziad Majed. Ce dernier juge « inquiétant » de voir les manuels scolaires éviter d’évoquer ce conflit, d’où l’importance de « l’objectivité de Samir Kassir ». Expliquant ce constat, M. Majed souligne que le journaliste assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005 dans un attentat à l’explosif était né de père palestinien et de mère syrienne. « Mais il était libanais et habitait à Achrafieh. Il est parvenu à dépasser ses affinités politiques d’homme de gauche, pour devenir un homme libre et rebelle », nuance-t-il.

Il reste que La guerre du Liban, thèse de doctorat de Samir Kassir, n’évoque qu’une seule phase de ce conflit sanglant, suscitant plusieurs interrogations. Mais, pour Ziad Majed, les réponses existent. Il s’agit d’abord de l’âge de Kassir (en 1990, il avait fini, à 30 ans, sa thèse). Mais il y a surtout le fait que des changements importants sont survenus après 1982, notamment l’assassinat de l’ancien président de la République Bachir Gemayel et le déclin de l’Organisation de libération de la Palestine, « achevé en 1985 lors de la guerre des camps », pour reprendre les termes de M. Majed, qui ajoute : « Cette phase était celle du développement de nouvelles alliances sous le contrôle du régime syrien. »

Quant à Wissam Saadé, il s’attarde sur la notion de « guerre totale » véhiculée par Samir Kassir. Selon lui, « il s’agit d’un terme dont l’emploi est peu commode pour décrire les hostilités dans un pays comme le Liban ». « Cette notion est d’origine allemande et signifie la mobilisation de toutes les structures de l’État dans un conflit », indique-t-il. Et de poursuivre : « Kassir n’explique pas (aussi clairement) cette notion, mais il décrit dans le chapitre 6 de l’ouvrage une progression vers un état de guerre permanente. »

Relire Samir Kassir et sa Guerre du Liban aujourd’hui, c’est surtout compléter un devoir de mémoire devenu plus que jamais nécessaire. Un défi que Samir voulait continuer à relever en expliquant la guerre aux enfants, comme l’a confié Gisèle Khoury. Mais le destin en a voulu autrement. Le plus dur reste donc à faire.