Infos:  Infos Liban  |  Infos Syrie  |  Infos Palestine  |  Infos Jordanie English | العربية

Articles

 
Après l’annulation du concert de Mashrou’ Leila, la société civile contre-attaque
August 5, 2019
Auteur: Anne-Marie El-Hage
Source: L’Orient-Le Jour

La société civile contre-attaque, après l’annulation par le Festival international de Byblos et sous la contrainte, du concert de Mashrou’ Leila, ce groupe de rock alternatif libanais accusé d’atteinte aux valeurs et symboles chrétiens, victime d’une campagne de menaces et d’incitations à la violence. Le 9 août à 21 heures, date à laquelle était programmé le concert, chaque personne qui soutient la liberté d’expression, la liberté artistique et les libertés individuelles est invitée à partager publiquement et sur les réseaux sociaux une chanson du groupe (au choix), avec le hashtag نللوط†# (lilwatan en arabe, pour la nation).
C’est ce qu’a annoncé hier le directeur du Centre SKeyes (Samir Kassir Eyes) qui milite pour la liberté d’expression, Ayman Mhanna.
«Ils ont empêché quelque 5000 personnes d’aller voir le concert de Mashrou’ Leila ? Mais c’est le Liban tout entier qui va écouter Mashrou’ Leila», a martelé le militant. «On verra bien qui tirera bénéfice de cette annulation», a-t-il ajouté, dans une volonté de défier la décision d’annuler le spectacle. «Car sans voix, il ne peut y avoir de nation. Sans diversité, point de nation non plus. Sans liberté, il n’y a pas non plus de nation.»
 
L’État a failli à ses obligations
C’est lors d’une conférence de presse tenue hier sur la suite à donner à l’annulation du concert de Mashrou’ Leila que SKeyes a lancé cette campagne de soutien au groupe. Organisé par la Commission nationale des droits de l’homme, dans les locaux de l’association Legal Agenda et en partenariat avec cette ONG de défense des libertés publiques, l’événement a mis l’accent sur «la nécessité de combattre l’intolérance et la haine». Les participants ont surtout dénoncé «le laisser-faire de l’État qui a failli à ses obligations de protéger des menaces et discours haineux les quatre membres du groupe de rock, les organisateurs du Festival international de Byblos et le public», et appelé les autorités à «prendre leurs responsabilités et défendre les libertés d’expression et culturelles». Après une rapide présentation de l’avocat Nizar Saghieh, cofondateur de Legal Agenda, qui a évoqué «un fait sans précédent» concrétisé par «des menaces d’effusion de sang», Bassam Kantar, du Comité de prévention contre la torture, s’est insurgé contre « les violations de la liberté de pensée et d’expression, les déformations de la réalité, la publication d’informations mensongères et les discours haineux». Estimant que les membres du groupe de rock ont été «victimes de torture morale», le militant a «invité les autorités à assumer leurs responsabilités dans la lutte contre la torture». La directrice exécutive de Kulluna irada, Hala Bejjani, a annoncé qu’«un regroupement de onze* organisations locales et internationales de défense des droits de l’homme et des libertés publiques avaient adressé une dénonciation au procureur général près la Cour de cassation par intérim, Imad Kabalan». Une dénonciation qui évoque «les sérieuses atteintes portées à l’encontre du groupe Mashrou’ Leila et ce qu’il représente», et réclame «des poursuites contre les parties qui ont lancé les discours haineux et incité à la violence à l’égard d’un groupe musical, d’un festival culturel et de son public». « Ces parties sont allées jusqu’à menacer d’effusion de sang, créant un grave précédent au Liban», a grondé la militante.
 
Autorisé en 2016, mais aujourd’hui interdit
C’est alors que Sahar Mandour, d’Amnesty International, a rappelé que «le groupe Mashrou’ Leila avait présenté son album 2015 au Festival international de Byblos, en 2016, sans que jamais l’État, ni l’Église, ni les individus ne se sentent menacés de quoi que ce soit ». «Ce qui était autorisé en 2016 est interdit aujourd’hui», a-t-elle déploré, montrant du doigt «les trop nombreuses convocations de militants destinées à museler l’expression libre et interdire toute critique, au point que l’autocensure est désormais de mise». « Rien ne protège les militants. Et les plus forts sont ceux qui possèdent des armes», a-t-elle accusé. Le mot de la fin a été prononcé par le compositeur et chanteur Marcel Khalifé qui a clamé une ode à la liberté et à l’être humain. «Notre pays était soi-disant celui des libertés. Mais les opprimés y sont si nombreux, a-t-il regretté. La misère y emplit cette terre recouverte d’ordures.» «Traiter Mashrou’ Leila de cette manière policière est un comportement lâche, alors que ce groupe a le courage de dire dans ses chansons ce qu’il pense vraiment», a poursuivi le poète, qui ne comprend pas pourquoi l’État n’a pas déployé tous les efforts nécessaires «pour contrecarrer la décision d’annuler le concert». «Mashrou’ Leila est interdit, alors que les politiciens, le clergé, les criminels, les contrebandiers, les corrompus et tous les autres sont autorisés ?» s’est-il également demandé.
 
Un concert gratuit, le 9 août, à Beyrouth
Au même moment, une autre initiative naissait sur Facebook. Sous l’intitulé «La voix de la musique est plus forte», un groupe d’une cinquantaine d’activistes qui se revendiquent indépendants annonçait l’organisation d’un concert gratuit, le 9 août également, à l’heure où devait se dérouler le concert de Mashrou’ Leila. Contacté par L’Orient-Le Jour, l’un des organisateurs, Talal Zeidan, confie que ce concert se déroulera à Beyrouth dans un lieu qui sera annoncé en temps voulu. «Notre initiative a pour objectif de résister à la répression illégitime contre la liberté d’expression», a-t-il expliqué, précisant que cette initiative «vient compléter celle lancée par SKeyes». Au menu de ce concert qui regroupera des vedettes locales du showbiz, « des chansons du groupe Mashrou’ Leila, certes, mais pas seulement», a annoncé le militant.
Alors que la résistance de la société civile se met minutieusement en place, le père Abdo Abou Kasm, président du Centre d’information catholique, adressait hier un message de remerciements au directeur de la Sûreté générale, le général Abbas Ibrahim, «pour avoir appelé à la protection des symboles religieux au Liban contre ceux qui se produisent dans des festivals organisés, et plus particulièrement contre ce concert qui devait avoir lieu dans le cadre du Festival international de Byblos». Et d’ajouter: «Vous avez traité l’affaire avec une sagesse telle que cette occasion de porter atteinte aux sacrements a été annulée par ses organisateurs.»
Pour rappel, la polémique concernant le concert du groupe à Jbeil avait éclaté il y a quelques jours sur les réseaux sociaux en raison d’une atteinte présumée à la religion chrétienne due à une photo représentant une icône de la Vierge dont le visage a été remplacé par celui de la chanteuse Madonna, accolée à un article partagé par le chanteur du groupe, Hamed Sinno, en 2015. Deux des titres du groupe sont également pointés du doigt. Sur un plan plus implicite, l’homosexualité affichée du chanteur semble également déranger. Mardi dernier, le comité organisateur du festival a finalement annoncé avoir été «obligé d’annuler le concert» du groupe «pour éviter une effusion de sang et préserver la sécurité et la stabilité». Le lendemain, deux membres de la formation musicale étaient brièvement interpellés par la Sécurité de l’État avant d’être relâchés sur ordre de la procureure générale du Mont-Liban, Ghada Aoun.
*Les onze organisations locales et internationales qui ont présenté la dénonciation sont: Legal Agenda, Kulluna irada, LADE, la Fondation Samir Kassir, Seeds for Legal Initiatives, Zoukak Theatre Company and Cultural Association, Maharat, Smex, la Fondation arabe pour les libertés et l’égalité, Amnesty International, Beyrouth madinati, Alef et March.