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Au Liban, les intérêts politiques et quelques puissantes familles contrôlent les médias
December 7, 2018
Auteur: Anne-Marie El-Hage
Source: L’Orient-Le Jour

Les médias libanais sont principalement entre les mains d’une douzaine de puissantes familles et des principaux partis politiques, qu’il s’agisse de la télévision, de la radio, de la presse écrite ou en ligne. Ce qui entraîne un contrôle de l’information par les partis politiques et même par des régimes étrangers et favorise la polarisation. Et ce compte tenu que familles et partis politiques sont étroitement imbriqués, lorsqu’on évoque les Hariri, Aoun, Tuéni, Eddé*, Pharaon*, Farès, Mikati, Murr, Salam, Khayat, Khazen, Daher-Saad. Alors qu’ils sont tenus par la loi de faire preuve de transparence sur leur actionnariat et leur financement, des médias développent des structures particulièrement opaques sur ce plan. À tel point que les informations officielles disponibles ne sont pas nécessairement exactes.

C’est ce que révèlent la Fondation Samir Kassir et Reporters sans frontières dans la plate-forme en ligne Media Ownership Monitor Lebanon (MOM – Monitoring de l’actionnariat des médias libanais), lancée hier à l’hôtel Riviera par les deux organisations au terme d’une enquête menée auprès de 37 médias libanais, disponible en anglais et arabe sur le site http://lebanon.mom-rsf.org. Et ce lors d’une conférence de presse qui a vu la participation de représentants de la Fondation Samir Kassir, notamment Gisèle Khoury et Ayman Mhanna, et de Reporters sans frontières, Olaf Steenfadt et Lea Auffarth. Avec pour but de promouvoir la transparence et le pluralisme des médias.
 
78 % de l’audience

Ces révélations n’étonnent pas. Elles n’en sont pas moins édifiantes. Parce que « l’indépendance et le pluralisme des médias, de l’opinion publique et des points de vue, y compris la critique du pouvoir par le peuple, sont les garanties d’une démocratie saine ». Parce que, « pour évaluer la fiabilité d’une information, le peuple doit savoir qui la diffuse ». Parce que « les journalistes, pour être capables de travailler correctement, doivent savoir qui contrôle l’entreprise qui les emploie ». Parce que, enfin, « les autorités de régulation des médias ne peuvent remédier à la concentration excessive des médias si elles ne savent pas qui les dirige ».

L’enquête s’est penchée sur 37 médias qui occupent la plus grande part de marché au Liban. Elle montre que le schéma médiatique local est particulièrement concentré et constitue un danger pour le pluralisme, vu les divisions politiques et l’absence de régulation adéquate. Ainsi, les 4 chaînes télévisées les plus importantes, LBCI, al-Jadeed, MTV et OTV, concentrent 78,1 % de l’audience. Ces chaînes appartiennent respectivement aux familles Daher-Saad, Khayat, Murr et Aoun. Même réalité dans la presse écrite, les 4 quotidiens arabophones les plus importants, al-Joumhouria, an-Nahar, al-Akhbar et ad-Diyar, concentrent 77,9 % du lectorat quotidien. Leurs principaux actionnaires sont respectivement Michel Élias Murr, les familles Hariri et Tuéni, Ibrahim el-Amine et Charles Ayoub. Enfin, les quatre radios les plus importantes, VDL 93,3, Radio Liban libre, Sawt el-mada et VDL 100,5, atteignent 72 % des auditeurs. Elles sont respectivement détenues par la famille Khazen, les Forces libanaises, Élias Bou Saab et le parti Kataëb.

Si l’on compare le pays du Cèdre aux 16 pays qui ont fait l’objet de la même enquête MOM (initiée par RSF et financée par le gouvernement allemand pour promouvoir la transparence et le pluralisme des médias dans le monde), on constate que le Liban présente le taux le plus élevé d’affiliation politique, avec 29 médias sur 37 qui appartiennent à l’État, à des parlementaires, des ministres (actuels ou précédents), des candidats à la députation ou des partis politiques. « Montrez-nous à quoi ressemblent vos médias, nous vous dirons à quel pays vous appartenez », dit à ce propos M. Steenfadt. Et d’affirmer que cette affiliation politique des médias est constatée dans la totalité des médias télévisés, 93,5 % de la presse écrite et 79,3 % des radios. Cette tendance est également palpable au sein de la presse en ligne, mais à plus petite échelle.

Comment contourner l’interdiction de monopole

Rien dans la législation libanaise n’interdit aux hommes politiques d’être également des patrons de presse. Cette législation est toutefois inadaptée à l’évolution des technologies et des modes de financement. Certaines restrictions imposées par la loi 382 de 1994 empêchent juste les monopoles de propriété au sein de la presse audiovisuelle. « Des restrictions que les hommes politiques contournent aisément en accordant des parts à des membres de leurs familles ou à des proches », fait remarquer Ayman Mhanna. S’il est rare qu’un seul clan politico-familial soit principal actionnaire dans tous les secteurs médiatiques, la famille Hariri est la seule à posséder des parts aussi bien dans la presse écrite et en ligne que télévisée et radio. Et 43 % des médias couverts par l’enquête MOM comptent au moins un membre des 12 familles citées plus haut au sein de leur conseil d’administration. Sans compter les interrelations entre ces familles elles-mêmes, les intérêts politiques et familiaux qu’elles partagent, schémas et détails croustillants à l’appui. « Le marché de la presse écrite demeure toutefois fermé, compte tenu de la quasi-impossibilité pour un nouveau venu d’acquérir une licence », regrette M. Mhanna. À titre d’exemple, plus de 60 publications politiques ont gardé leurs licences, alors qu’elles ont cessé d’émettre ou de publier depuis un certain temps.

Quelles recommandations dans ce cadre ? Si RSF préfère ne pas se prononcer, Ayman Mhanna insiste sur la nécessité « d’œuvrer pour une transparence effective des médias au niveau de leur actionnariat et de leur financement, d’appliquer la législation dans son intégralité et de libérer le marché des licences exclusives pour la presse écrite ».

 
*Les principaux actionnaires de L’Orient-Le Jour sont l’ancien ministre Michel Eddé et ses petits-fils (38%); le groupe Choueiri (22,7%) et la famille de l’ancien ministre Michel Pharaon (15,49%) dont les actions sont réparties ainsi : M. Pharaon détient directement 2,6 % des actions, sa sœur Nayla De Freige 1,7%, la Pharaon Holding SAL 11% et la Libano-Suisse Insurance Consulting 0,2%.