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C’est confirmé : le groupe as-Sayad va mettre la clé sous la porte
September 29, 2018
Auteur: Suzanne Baaklini
Source: L’Orient-Le Jour

Le monde de la presse était une nouvelle fois choqué hier par la confirmation de l’information selon laquelle le groupe de presse Dar as-Sayad, fondé en 1954 par un grand nom du journalisme au Liban, Saïd Freiha, devrait fermer ses portes incessamment. Le premier à disparaître sera le quotidien al-Anouar qui cessera de paraître lundi. Après la fermeture du quotidien as-Safir, du bureau d’al-Hayat à Beyrouth et d’autres, plusieurs publications s’ajoutent donc à cette liste noire : outre al-Anouar (1959), il y a le célèbre magazine al-Chabaké (1957), le magazine Assayad (né avec l’indépendance du Liban le 22 novembre 1943), ainsi que Feyrouz, al-Farès et al-Difaa al-Arabi. Bref, c’est 76 ans d’histoire de la presse qui arrivent à leur terme.

Dans le journal al-Anouar d’hier, on pouvait lire en une un texte sobre et non signé qui annonçait l’arrêt de la publication : « Dar as-Sayad a décidé que le journal al-Anouar devait cesser de paraître dès lundi prochain, ainsi que toutes les autres publications de cette maison d’édition. Al-Anouar annonce qu’il exécutera cette décision, mais espère que les responsables de Dar as-Sayad, qui ont soutenu sa publication durant 58 ans, reviendront sur leur décision quand les circonstances le permettront. Tous ceux qui suivent l’état de la presse libre savent bien que la raison essentielle d’un pareil développement a trait aux pertes financières. »

Selon des sources interrogées par L’Orient-Le Jour, la décision était une surprise. L’équipe, sous le choc, n’a pas été notifiée officiellement ou l’a été très tard, malgré les rumeurs qui circulaient depuis plusieurs jours déjà. Elham Freiha, PDG du groupe as-Sayad, était injoignable pour la seconde journée consécutive. Mais le ministre de l’Information, Melhem Riachi, interrogé par L’OLJ, a indiqué avoir contacté Mme Freiha qui a « assuré que les dus seraient payés à tous les employés pour qu’il n’y ait pas d’injustice », mais que la situation financière du groupe était « désastreuse », d’où la décision de fermeture. À ce propos, M. Riachi juge « désolant qu’un autre groupe de presse prestigieux ferme ses portes ». Il appelle « à une réunion d’urgence du Conseil des ministres pour adopter les projets de loi sur la protection des médias audiovisuels et, surtout, la presse écrite, au plus vite ». Ces projets de loi ont été présentés par son ministère, rappelons-le.

Le groupe compte environ 80 employés, dont 30 à 35 journalistes. Hier était le dernier jour de travail à al-Anouar, qui paraît aujourd’hui pour la dernière fois. Les journalistes et les employés devront toutefois se rendre dans les bureaux même sans publication, jusqu’à ce qu’ils aient pu discuter des conditions de leur départ, selon une source ayant requis l’anonymat.

 
Garantir les droits des employés
Prié de commenter la fermeture de Dar as-Sayad, Ayman Mhanna, directeur exécutif du centre SKeyes pour la liberté d’expression, insiste sur l’aspect symbolique de cette disparition d’un média prestigieux, qui a même donné son nom à une région. Il déplore particulièrement « la fermeture du quotidien al-Anouar qui avait davantage su préserver sa neutralité que d’autres publications ».

« Il y a cependant un élément que l’on ne peut pas négliger, poursuit Ayman Mhanna. Le modèle économique sur lequel a été bâtie la presse libanaise depuis les années 50 n’est plus viable, parce qu’il est déconnecté des ventes et de la publicité d’une part, et qu’il peine à s’adapter à l’ère du numérique d’autre part. Souvent, les propriétaires semblent davantage compter sur l’appui de parties politiques et/ou d’hommes d’affaires, d’où le fait que le modèle n’est pas pérenne. Pour ces raisons, nous pourrions assister à d’autres fermetures à l’avenir, je le crains. »

Le directeur exécutif de SKeyes insiste cependant sur « la nécessité de s’assurer que les droits des journalistes sont respectés ». « Malheureusement, les récents exemples de licenciements ne prêtent pas à l’optimisme, souligne-t-il. À mon avis, il faut que les autorités s’impliquent davantage pour faire en sorte que les propriétaires respectent les droits de l’équipe, sans prendre pour prétexte les difficultés économiques, pourtant bien réelles, de ces institutions, en vue de les priver de leurs dus. »

Reste le problème social de journalistes qui se retrouvent à la rue après des années de métier, et un marché de plus en plus étroit qui ne peut plus les employer… « Nous constatons que rares sont les médias qui investissent dans la formation de leurs journalistes à la transition numérique, ce qui est regrettable », constate Ayman Mhanna.

Pour sa part, le Club de la presse s’est dit « désolé » de la nouvelle de l’arrêt des publications de Dar as-Sayad, à commencer par al-Anouar. Selon le communiqué, « les responsables concernés devraient trouver une solution à la crise de la presse libre qui a si longtemps été une caractéristique du Liban ». Le Club de la presse s’est déclaré « solidaire des journalistes et employés de Dar as-Sayad », insistant sur « la nécessité de protéger les droits matériels et moraux des journalistes, et de leur verser les indemnités qui leur sont dues, aussitôt que possible ».