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Le concert est annulé sous la pression d’internautes extrémistes et de responsables politiques
July 31, 2019
Auteur: Jeanine Jalkh
Source: L’Orient-Le Jour

Une fois de plus, l’État par sa passivité a laissé la rue, relayée par certaines instances religieuses, dicter ses règles et imposer ses desiderata. Le couperet est tombé : le groupe libanais Machrou’ Leila ne se produira pas sur les planches de Byblos.
La décision, qui a été pratiquement imposée aux organisateurs du festival, placés devant le fait accompli après la recrudescence de menaces proférées contre le groupe, a été motivée par le souci d’éviter « l’effusion de sang » et de compromettre la stabilité. Un peu comme si le pays était en guerre et que, de surcroît, il ne disposait d’aucun service d’ordre pour mettre au pas une poignée de jeunes Libanais se disant offusqués dans leurs croyances, qui ont menacé de recourir à la violence pour empêcher le concert.
Au final, deux malheureuses phrases – probablement « de mauvais goût », comme l’ont relevé plusieurs mélomanes et commentateurs – glissées dans l’une des chansons composant le répertoire du groupe, une photo de Madonna placée sur une icône de la Vierge accolée à un article partagé, en 2015, par le chanteur du groupe, Hamed Sinno, et vraisemblablement l’homosexualité affichée de ce dernier ont constitué les ingrédients rêvés pour enflammer les esprits.
Saisie par un prêtre excommunié, connu sous le nom de père Théodore, puis par des activistes chrétiens d’extrême droite qui ont cru bon entamer une croisade contre les membres du groupe accusés entre autres de « dépravation », l’affaire a fini par prendre une dimension démesurée, entraînant dans ses sables mouvants l’Église aussi bien que les partis politiques concernés qui ont laissé faire avant de tenter une récupération de dernière minute.
En revenant sur les faits, l’on constate avec amertume que l’État, censé prendre en main cette affaire de bout en bout et canaliser la folie ambiante suscitée par cette polémique, s’est retranché une fois de plus, laissant la rue arbitrer à sa place.
Au final, et après un communiqué au ton ferme publié lundi par la commission épiscopale pour les médias au sein du Centre catholique d’information, qui a réclamé à cor et à cri l’annulation pure et simple de la représentation, les organisateurs du festival ont décidé en dernière minute de mettre un terme à cette bataille kafkaïenne, pour éviter les débordements.
« Dans une mesure sans précédent, et à la suite de développements successifs, le comité organisateur du festival a été contraint d’annuler le concert de Mashrou’ Leila afin d’éviter une effusion de sang et dans le but de préserver la sécurité et la stabilité, contrairement aux comportements de certains » (allusion à ceux qui ont proféré des menaces de mort), indique un communiqué publié par les responsables du festival. « Nous déplorons ce qui s’est passé et nous nous excusons auprès du public », conclut ce court texte.
Craignant que des éléments perturbateurs ne s’infiltrent dans la salle de concert et menacent la sécurité des lieux et des artistes, le comité directeur du festival a finalement décidé de déprogrammer le spectacle. Les organisateurs se sont engagés à rembourser, dès lundi 5 août, le prix des billets.
Avant de trancher, des membres du comité du festival organisateur avaient rencontré en matinée le président de la commission épiscopale pour les médias, Mgr Boulos Matar.
Selon les organisateurs, Mgr Matar « a fait montre de souplesse et de compréhension au cours de la rencontre et s’est dit disposé à revenir sur les termes de son premier communiqué, si le groupe s’acquittait de ses promesses en présentant des excuses ».
Mais le mal était déjà fait et le retour en arrière devenu quasiment impossible. « Dans un tel contexte, et à l’ombre des menaces de mort proférées contre les membres du groupe, des accusations infondées et des insultes qui continuent de pleuvoir, il était préférable d’annuler, d’autant que les artistes, ébranlés au plus profond d’eux-mêmes par ces développements ubuesques, auront du mal à offrir sur scène ce qu’ils ont de mieux », confie à L’OLJ un des organisateurs.
 
Le droit à la différence
Aussitôt la décision d’annulation prise, les membres du groupe ont publié un long communiqué dans lequel ils reviennent sur les différentes étapes de la campagne de diabolisation orchestrée contre eux, dénonçant un scénario fabriqué de toutes pièces destiné à leur porter atteinte.
Les artistes, qui ont présenté leurs « sincères excuses à tous ceux qui se sont sentis offensés dans leur foi », ont réassuré que « leur respect total pour toutes les croyances est tout autant ancré dans leurs valeurs que le respect au droit à la différence ».
Entre-temps, les partis chrétiens, le Courant patriotique libre et les Forces libanaises, se sont dépêchés de jouer la carte de la récupération en dernière minute. Dans un communiqué diffusé bien après que les organisateurs du festival aient annoncé l’annulation, les députés de Jbeil Ziad Hawat (FL), Simon Abi Ramia (CPL) et Moustapha Husseini (indépendant) ont réclamé de vive voix la suppression du concert.
« Sur la base de l’intérêt public, conformément aux dispositions de la Constitution et des lois libanaises, afin de préserver l’image de Jbeil et son rôle dans le respect du sacré, des valeurs et des principes, et à l’issue de plusieurs réunions loin des médias avec le comité d’organisation du Festival international de Byblos, ainsi qu’avec les autorités religieuses, judiciaires et sécuritaires concernant le concert de Mashrou’ Leila et ses répercussions, les députés de Jbeil ont exprimé au comité d’organisation le souhait d’annuler l’événement », indique ce texte.
Plus tôt dans la journée, le député Neemat Frem avait lui aussi appelé dans un communiqué à l’annulation du concert, affirmant que le groupe libanais tentait « d’insulter les valeurs et symboles religieux ».
« Si le concert avait été programmé à Tyr ou aux Cèdres, je me demande si on aurait osé le supprimer », commente une source proche des organisateurs qui souligne que les membres du comité, connus pour leur indépendance, ne pouvaient malheureusement se prévaloir d’aucun soutien politique, l’État ayant prouvé son incapacité totale à assurer la protection des artistes.
La représentation de Mashrou’ Leila a certes été sabotée, mais la bataille pour les libertés publiques se poursuit, plusieurs activistes se disant déterminés à ne pas lâcher prise.
 
Les ONG se mobilisent
Après la dénonciation judiciaire soumise lundi dernier par l’avocat et activiste des droits de l’homme Khaled Merheb au parquet de Baabda à l’encontre de plusieurs personnes ainsi que du « Parti démocrate-chrétien », pour « menaces, appels au meurtre, exacerbation des sentiments sectaires et racistes, atteinte à l’ordre public et menaces à l’aide d’armes illégales en vue d’empêcher les Libanais d’exercer leurs droits civils », plusieurs ONG lui ont emboîté le pas hier, en initiant une procédure similaire devant la justice.
L’Agenda légal, Amnesty International, Kulluna Irada, la Fondation Samir Kassir, Smex, Beyrouth Madinati, l’Association pour la démocratie des élections (LADE), Maharat et plusieurs autres regroupements ont soumis à leur tour une dénonciation devant le parquet et réclamé qu’une enquête soit ouverte auprès des « personnes et des formations politiques qui ont incité à la violence contre le groupe Mashrou’ Leila ».
Lors d’une réunion qu’ils ont tenue avec le procureur général par intérim près la Cour de cassation, le juge Imad Kabalan, les représentants du collectif d’ONG ont mis l’accent sur le danger que représente le refus de la différence et le discours de haine qui se propage au sein de la société libanaise, insistant sur la nécessité pour les autorités, et plus particulièrement le parquet, d’y faire face.