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Liberté d’expression : La répression est l’arme des faibles, lance Mecattaf
October 10, 2019
Auteur: Nada Merhi
Source: L’Orient-Le Jour
 
Le procès intenté contre le rédacteur en chef du quotidien Nidaa el-Watan, Béchara Charbel, et son directeur responsable, Georges Berberi, qui s’ouvre aujourd’hui [10 octobre 2019] à midi devant le tribunal des imprimés, relance une nouvelle fois la question liée à la liberté d’expression et de la presse au Liban, alors qu’au cours des dernières semaines se sont multipliées les convocations d’internautes et d’un journaliste ayant critiqué le chef de l’État, le gouvernement et la crise économique. Sans oublier la note d’information déposée mardi par un groupe d’avocats auprès du bureau du procureur général près la Cour de cassation contre l’hebdomadaire britannique The Economist, après la publication samedi d’un article sur la mauvaise situation économique du Liban, menacé d’effondrement, le tout illustré par une image du drapeau libanais duquel le cèdre paraît se détacher.

Selon le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, le Liban a connu au cours des trois derniers mois une recrudescence des violations de la liberté d’expression. Selon le rapport publié dans ce sens – qui couvre la période allant du 1er octobre 2018 au 30 septembre 2019 – 18 actions en justice ont été intentées au cours des trois derniers mois, auxquelles s’ajoutent notamment six convocations, six menaces et harcèlements, trois censures officielles dans les domaines des arts et de la culture et quatre censures non officielles d’événements.

« La remise en cause de la liberté d’expression est une gifle pour le Liban et les Libanais », regrette Michel Mecattaf, fondateur du quotidien Nidaa el-Watan. « Celle-ci est dans nos mœurs et nos gènes, affirme-t-il à L’Orient-Le Jour. Nous avons grandi en côtoyant des personnes qui ont toujours écrit et continuent à exprimer leur opinion en toute liberté. Dans les pays développés, on constate une liberté d’expression absolue, alors que le Liban tend malheureusement à ressembler aux dictatures. » 

Pour M. Mecattaf, le fait que le Conseil des ministres ait discuté pendant vingt minutes de la une du quotidien à l’origine de ce procès, « dans un pays qui va mal sur les plans politique et économique, nous pousse à nous interroger sur les priorités des personnes qui nous gouvernent ».

Le 12 septembre, Nidaa el-Watan, proche de la mouvance du 14 Mars, titrait en une : « Nouveaux ambassadeurs à Baabda : bienvenue dans la République de Khamenei », le guide suprême de la République islamique d’Iran. Le titre, qui a été interprété comme une atteinte à la présidence de la République, faisait référence au discours que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait prononcé deux jours plus tôt, et dans lequel il avait répété que son parti prêtait allégeance à l’Iran.

« Quand on est faible, le seul moyen de se protéger, c’est d’attaquer les gens qui critiquent. Lorsqu’on ne peut pas répliquer par la parole, car on n’en a pas le courage, on le fait par la répression et par les convocations », ajoute M. Mecattaf. Il précise que le quotidien est accusé d’avoir porté atteinte à la dignité du chef de l’État, alors « que dans l’article, nous avons pesé chaque mot et nous avons appuyé la présidence et ses prérogatives face à une entité qui veut entraîner le pays dans des guerres internationales ». Un sit-in de solidarité avec le quotidien est prévu aujourd’hui à partir de 11 heures, avant la séance devant le tribunal.

« Il n’y a pas de démocratie sans démocrates » 
Pour Ayman Mhanna, directeur du Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, « la classe politique actuelle n’a jamais démontré au sein de ses propres partis un intérêt pour la démocratie et des pratiques démocratiques ». Par conséquent, « il serait naïf de s’attendre à ce que les responsables aient des attitudes différentes, une fois au pouvoir », affirme-t-il à L’OLJ, citant Ghassan Salamé, ancien ministre de la Culture, qui avait déclaré dans les années 1990 : « Il n’y a pas de démocratie sans démocrates. » 

« Face à une telle accumulation de déboires économiques et politiques au niveau de la gouvernance, poursuit M. Mhanna, l’attitude de despotes dans le monde est généralement de museler la presse et d’empêcher la libre expression plutôt que de prendre des mesures. Même si les échelles sont différentes, on ne peut que constater que c’est exactement ce qui se passe en Égypte, en Irak et en Turquie. » Et de conclure : « Il ne peut pas exister de liberté d’expression sans indépendance de la justice. Même s’il n’y a pas d’intervention directe dans les convocations actuelles, si le pouvoir judiciaire n’est pas indépendant, il suit les tendances et les vents politiques afin de préserver les intérêts des juges pour leur nomination. » 

Le président de l’ordre des rédacteurs, Joseph Kossaifi, a assuré de son côté à L’OLJ qu’il a contacté le président du tribunal des imprimés, le juge Raffoul Boustany, « qui nous a affirmé que c’est la loi sur les imprimés qui est compétente pour les infractions liées aux publications ». Il insiste sur le fait que « les journalistes ne commettent pas des crimes en publiant des articles », d’où la nécessité de « faire la distinction entre infraction et crime ». M. Kossaifi rappelle que l’ordre des rédacteurs et les différents ordres qui représentent la presse et les médias ont déjà affiché leur position concernant les libertés, « affirmant, lors d’une réunion mardi, que celles-ci sont sacrées et sont garanties dans la Constitution ». « Il est injuste que les hommes politiques fassent assumer aux journalistes la responsabilité de la dégradation de la situation économique au Liban pour se dérober à leurs propres responsabilités, martèle-t-il. Il n’en reste pas moins que les collègues doivent faire preuve d’objectivité et de responsabilité dans leur lutte contre la situation actuelle qui est dangereuse et délicate. Cela ne va pas à l’encontre de leur droit à exprimer leurs opinions et à exercer leur liberté. » M. Kossaifi conclut en affirmant que « nul ne peut entrer en confrontation ouverte avec la presse et les libertés et en sortir vainqueur ». 

Mardi, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a elle aussi publié un communiqué exprimant sa solidarité avec Nidaa el-Watan. Elle s’est dit « inquiète à l’égard de l’attitude arbitraire de la justice à l’encontre des journalistes ». Elle a également dénoncé l’accusation adressée au quotidien, qu’elle juge « injustifiée ».


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