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Médias et diversité au Proche-Orient : une conférence et un prix attribué à un journaliste irakien
November 2, 2017
Auteur: Petros Konstantinidis
 
L’hôtel Riviera, sur la côte méditerranéenne de Beyrouth, a accueilli les 18 et 19 octobre la réunion de clôture de la première édition du projet Naseej ; un projet soutenu par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères et organisé par le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, en coopération avec CFI et la Fondation Adyan. La réunion a vu la remise du premier prix Naseej au journaliste irakien Safaa Khalaf pour son aricle publié sur le site du journal libanais Assafir, traitant de l’identité de la ville irakienne de Mossoul à l’occasion de sa libération de l’occupation de Daech. La journaliste égyptienne Soad Aboghazey a gagné le deuxième prix pour son article sur les femmes irakiennes yézidies.
La session d’ouverture a souligné l’importance de refléter la diversité dans les médias et présenté l’approche du projet Naseej de ce sujet au Proche-Orient, basée sur la nécessité de représenter toutes les voix et les sensibilités dans le débat public. Nayla Tabbara, directrice de l’Institut de la citoyenneté et de la gestion de la diversité à la Fondation Adyan a ensuite présenté les résultats de l’étude de veille sur le contenu médiatique dans les trois pays. La conférence a également été l’occasion pour les professionnels des médias d’exposer leur travail dans le secteur, au cours des tables rondes organisées sur des sujets variés: les chartes éthiques en journalisme, la diversité dans les médias européens et la problématique de la diversité dans les médias dans les zones de conflit.
Une des idées centrales soulignées pendant les discussions était celle de la citoyenneté. Le besoin de construire une identité citoyenne forte et indépendante de la religion et du communautarisme est une condition préalable pour accepter la diversité et comprendre sa valeur. Le directeur général de la Fondation Adyan Fady Daou a abondé dans ce sens, invitant les journalistes à assumer un rôle important dans la construction d’une telle citoyenneté. Nahla Chahal, sociologue et fondatrice d’Assafir Al-Arabi, a aussi abordé le même concept, indiquant que l’appartenance citoyenne est le seul rempart pour “ faire face aux communautarismes dangereux de notre époque”.
La conférence a également discuté de la montée du populisme comme un phénomène touchant aussi bien le monde occidental que le Proche-Orient. Les divisions existantes, sur bases confessionnelles et ethniques, ont toujours été un outil politique et économique, souvent utilisé contre les intérêts des citoyens. Les journalistes ont aussi souvent utilisé un langage populiste, parfois intentionnellement et parfois sans conscience de ses implications. L’usage de stéréotypes et d’expressions incendiaires qui rappellent des conflits passés ou présents joue un rôle contreproductif pour la construction de la citoyenneté, faisant de la diversité une source de menace.
L’idée de créer des chartes éthiques pour les journalistes afin de clarifier les limites que les journalistes doivent respecter pour contribuer à la cohésion sociale a été appliquée dans certains pays de la région. Pour faire face aux stéréotypes populistes et lutter en même temps contre la désinformation, des représentants de médias syriens comme Jawad Charbaji, rédacteur en chef d’Enab Baladi, ont signé une charte éthique en mars 2016. Pour Charbaji, il s’agit du “document le plus important depuis 2014” pour le journalisme syrien. “Pour la première fois après des années, on a réuni autour de la même table des représentants de courants de pensée opposés” a-t-il souligné.
Dans les pays européens, Kozi Pastakia, président du Bondy Blog et Virginie Sassoon du Centre pour l’éducation aux médias et à l'information, ont indiqué qu’il reste plusieurs problèmes dans le traitement de la question de la diversité dans la société mais aussi au sein des médias. Il y a un effort dans quelques pays de redonner la parole aux habitants, au niveau local, et aux personnes qui sont souvent les victimes de discriminations et de stéréotypes.
De son côté, Dasha Ilic de Media Diversity Institute a parlé de son expérience dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie après la fin de la guerre, un défi auquel plusieurs journalistes du Proche et du Moyen Orient font et feront face dans le futur proche. Des journalistes de la région qui ont commencé ou qui continuent de pratiquer le journalisme dans des zones de conflit ont aussi présenté leurs expériences et leurs points de vue sur l’influence des conflits régionaux et confessionnels sur les médias. Yassin Swehat et Montadhar Nasser, rédacteurs en chef des médias indépendants Al-Jumhurriya (Syrie) et Al-Aalem Al-Jadeed (Irak) respectivement, ont parlé de l’importance de l’indépendance, surtout dans des régions très polarisées et où, par conséquent, les points de vue objectifs manquent. “On ne parle plus d’Irakiens. On parle de chiites, de sunnites, de chrétiens et de kurdes,” a déploré le journaliste franco-irakien Feurat Alani. Pour changer cela, il y a un grand besoin de dépasser les lignes strictes du communautarisme et du confessionnalisme. Les sujets abordés durant la conférence ont également inclus la stigmatisation de certaines communautés et de certaines villes ou régions. La lutte contre ces stigmatisations est un grand défi pour les sociétés du Proche-Orient, et surtout pour leurs secteurs médiatiques.
Safaa Khalaf et Soad Aboghazey, lauréats du Prix Naseej 2017 pour leurs articles sur la ville de Mossoul et les femmes yézidies, sont des représentants d’une catégorie de professionnels des médias qui dirigent cette lutte contre les préjugés et les stéréotypes et pour la diversité culturelle et religieuse.