Infos:  Infos Liban  |  Infos Syrie  |  Infos Palestine  |  Infos Jordanie English | العربية

Articles

 
Richard Falk : « Les seules solutions pratiques sont utopiques »
June 20, 2017
Auteur: Nada Sleiman

 D’abord, il y a son regard. Et ce je-ne-sais-quoi qui nous met immédiatement en sécurité, nous rassure. Un regard qui en dit long. Sur son audace. Son attachement aux droits de l’homme. Sa soif de justice. Sa volonté de dénoncer les abus, tous les abus. À dire les choses comme elles le sont, sans y aller par quatre chemins. Premier à qualifier d’« apartheid » la politique pratiquée par Israël dans les territoires palestiniens et à dénoncer ses intentions génocidaires envers le peuple. Il va même jusqu’à utiliser le terme d’« holocauste ». Pour un Juif américain, ces propos ont l’effet d’une bombe. Nombreux sont ceux qui militent pour qu’il soit démis de ses fonctions de rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Puis il y a sa voix. Imposante. Puissante. Apaisante surtout. Et cette sérénité qui fait du bien autour. De ses 86 ans bien sonnés, il n’a que la sagesse. Et une barbe blanche. Sa rigueur et sa vivacité, elles, forcent l’écoute, l’admiration.

Accueillir Richard Falk au Liban pour une conférence sur « la montée mondiale du populisme et du trumpisme, et le déclin du leadership américain » est sans doute le meilleur moyen de clore la neuvième édition du festival « Printemps de Beyrouth », organisé par la Fondation Samir Kassir. Pas une, mais deux salles combles à l’Institut Issam Fares de l’AUB en ce jeudi 15 juin 2017. C’est que Richard Falk est, pour le moins que l’on puisse dire, passionnant. Professeur émérite de droit international à l’Université de Princeton et écrivain, il compte à son actif plusieurs ouvrages sur des questions aussi variées que la guerre en Irak, le changement climatique, le racisme, la quête de justice et les dangers du nucléaire, pour n’en citer que quelques-unes.

Selon Falk, un vent d’optimisme semblait souffler sur le monde il y a quelque 25 ans. Quand la guerre froide a pris fin, une vision triomphaliste générale régnait en Occident, dans le sens où il s’agissait non seulement d’une victoire géopolitique pour les démocraties libérales mais également d’un triomphe du capitalisme mondial. Celui-ci était perçu comme « seul sur le terrain de jeu ». L’avenir de l’économie mondiale était d’augmenter l’intégration à tous les niveaux, notamment régional et international et même la Chine a confirmé cette entente en développant ce qu’elle a qualifié d’« économie socialiste de marché ». Le rôle central de l’État souverain n’était plus d’assurer la sécurité – interne ou internationale – mais de faciliter la circulation des capitaux, et l’idée de la paix démocratique est venue s’ajouter à cette nouvelle tendance. Par ailleurs, l’effondrement du bloc soviétique, ainsi que la mission d’élargissement démocratique comme stratégie de paix, menée sous le mandat de Bill Clinton, semblaient préparer le terrain pour une prédominance inéluctable de la démocratie libérale.

Mais l’histoire est truffée d’imprévus. 25 ans plus tard, cet optimisme s’est complètement dissipé. « Donald Trump ne cesse de répéter qu’il a été élu président des États-Unis, et non président du monde. Un moyen pour lui de clamer haut et fort que le gouvernement américain s’engage à satisfaire les intérêts nationaux uniquement », affirme Falk. Cette vision a été renforcée par la décision de Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le changement climatique qui est considéré, un peu partout dans le monde, comme l’engagement le plus symbolique à servir les intérêts mondiaux et humains. De plus, Trump rejette l’inévitabilité de la mondialisation économique, ce qui signifie une fois de plus la primauté des intérêts nationaux sur les intérêts mondiaux.

« On assiste par ailleurs à une renaissance d’une forme de nationalisme des plus atroces : le nationalisme d’exclusion qui se manifeste par une montée de l’hostilité envers les immigrants, du chauvinisme et de la xénophobie », s’inquiète Falk. Ce phénomène n’est malheureusement pas propre aux États-Unis et à l’Europe occidentale mais se répand partout. Le monde est témoin d’un démantèlement de la démocratie et de l’émergence d’autocrates populaires choisis par le peuple mais hostiles aux droits de l’homme et à la démocratie constitutionnelle. D’autre part, les défis technologiques et environnementaux sont tout aussi importants. En effet, le déséquilibre écologique associé au réchauffement climatique, les conséquences de la robotique et l’inaptitude à offrir des possibilités d’emploi à une grande partie de la société ne sont que très peu pris en considération.

Pour tenter de trouver des réponses à cet inversement des tendances 25 ans plus tard, Falk évoque plusieurs raisons. La première concerne les occasions ratées après la guerre froide. « Ce moment aurait pu être une véritable percée en matière de dénucléarisation et de démilitarisation », dit-il. À l’époque, il n’y avait pas de véritable conflit stratégique et il existait une sorte de réceptivité aux défis radicaux. Falk tient Bush père responsable de cet échec. Lors du premier Sommet de la Terre à Rio en 1992, celui-ci s’était abstenu de participer affirmant que « le mode de vie américain n’est pas négociable ». Falk interprète cette déclaration comme un moyen de dire : « Vous pouvez dire ce que bon vous semble sur les dangers de l’environnement mais nous – le pays le plus riche et le plus nuisible à l’environnement – n’allons faire aucune démarche susceptible de perturber la manière dont nous organisons notre vie. »

Une autre raison serait l’entente politique qui conçoit l’avenir comme dépendant du contrôle du Moyen-Orient. Cet intérêt soudain pour le Moyen-Orient, et la volonté des États-Unis et d’Israël de restructurer la région, découlent du souci de contrôler les réserves d’énergie, de contenir l’Islam politique et de mettre un terme à la prolifération nucléaire dans la zone. Une autre explication à cette transition serait les conséquences des événements du 11 septembre. En effet, les États-Unis ont fait primer les intérêts sécuritaires sur les priorités économiques. Falk accorde également une importance à la montée en puissance de la Chine. « L’histoire regorge de preuves que la rivalité entre un pays de premier plan et une puissance émergente mène souvent à la guerre », explique-t-il. En plus des préoccupations géopolitiques, Falk s’attarde sur la nécessité de tenir compte des défis posés par le changement climatique et le déclin de la biodiversité avant que ce ne soit trop tard, et de faire face aux nouvelles technologies qui rendent une grande partie de la main-d’œuvre obsolète.

Mais il est impossible pour Falk de clore son discours sur une note négative. C’est peut-être un « optimiste inquiet » comme le qualifie Ayman Mhanna, mais un optimiste quand même. « Nous ne devons pas être pessimistes », dit-il. Et pour cause, il existe des signes encourageants aux quatre coins du monde : les résultats des élections en France et en Grande-Bretagne ont inversé la tendance du populisme d’extrême-droite. Le taux de popularité de Trump est au plus bas et le président risque la destitution. La société civile est dotée d’un sens de la responsabilité de plus en plus accru quant à la protection de l’intérêt mondial et des droits de l’homme. Si les Nations Unies sont trop faibles et les acteurs géopolitiques non disposés à agir, les peuples ont eux-mêmes la responsabilité d’agir et c’est bien ce qui se passe, peut-être à un rythme plus lent que celui espéré, mais cette tendance est relativement encourageante. Falk est à la fois réaliste et idéaliste : « Les seules solutions pratiques sont utopiques. Le temps est inévitablement à l’utopisme. Les limites du possible ne pourraient pas résoudre les problèmes et les défis auxquels fait face l’humanité ». Et de conclure : «  Je pense que nous sommes tous conscients que très peu de personnes sont responsables des crimes et des problèmes, mais nous avons tous, sans exception, la responsabilité d’y remédier. »