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Un journaliste interrogé pour... s’être plaint de ne pas pouvoir retirer des dollars
October 3, 2019
Auteur: Zeina Antonios
Source: L’Orient-Le Jour
 
Nouvel épisode ubuesque relatif à la liberté d’expression dans le pays. Après avoir écrit sur Twitter, il y a quelques jours, qu’il n’avait pas pu retirer des dollars dans un des établissements bancaires de la capitale, Amer Chibani, un journaliste du site d’informations Moustaqbal Web, s’est vu sommé de se présenter hier au bureau de lutte contre la cybercriminalité. La convocation de M. Chibani intervient après la publication, lundi soir, par la présidence de la République d’un communiqué qui rappelle certains articles du code pénal portant sur « les atteintes à la réputation financière de l’État » et les sanctions pouvant être imposées à ceux qui diffusent des rumeurs à ce sujet. Le tweet de M. Chibani intervient au moment où le pays souffre d’une pénurie de billets verts sur le marché. Depuis une dizaine de jours, les clients des banques ne peuvent plus retirer de dollars des distributeurs automatiques si leurs comptes sont en livres libanaises. La majorité des établissements bancaires ont également limité depuis plusieurs semaines les plafonds et conditions de retrait de billets verts. Leurs actions répondent à une volonté imposée par la BDL, dans un contexte de situation financière fragile, de limiter autant que possible la circulation de devises lorsqu’elle semble inutile ou suspecte.

« Il y a quelques jours, j’ai voulu retirer 1 000 dollars américains de mon compte bancaire en dollars. L’employé au guichet m’a dit que ce n’était pas possible. J’ai alors demandé 600 dollars parce qu’il fallait que je m’acquitte d’un paiement en urgence. Il a également refusé et m’a demandé de revenir dans deux ou trois jours. J’ai alors fermé mon compte dans cette banque sur-le-champ », confie M. Chibani à L’Orient-Le Jour.

Le journaliste publie alors sa mésaventure sur Twitter. Quelques heures plus tard, il est contacté par une personne qui dit représenter la banque en question. « Cette personne m’a demandé d’effacer mon tweet avant de me raccrocher au nez. C’est ensuite le Bureau de lutte contre la cybercriminalité qui m’a convoqué. Sauf que ce n’était pas la banque qui avait porté plainte contre moi, mais le parquet financier qui me convoquait et qui avait demandé au Bureau de lutte contre la cybercriminalité de m’interroger », indique M. Chibani. 

Au bout de trois heures d’interrogatoire hier, le journaliste est finalement relâché sous caution d’élection de domicile et après avoir effacé le tweet en question.

« Une histoire personnelle » 

« Ce que j’ai raconté, c’est une histoire personnelle. Je ne tentais pas de porter atteinte à la stabilité financière du pays. Si je raconte ce que j’ai vécu, c’est maintenant considéré comme une atteinte au mandat (du président Michel Aoun), se demande le journaliste. Même les enquêteurs du Bureau de lutte contre la cybercriminalité étaient surpris. Ils ne comprenaient pas vraiment ce qu’on me reprochait. Tout porte à croire que ma convocation est liée au communiqué publié par la présidence sur les propos portant atteinte à la situation financière du pays », confie M. Chibani à L’OLJ.

Contactée par L’OLJ, la banque en question a dit ne pas avoir d’informations sur cet incident. Dans son communiqué publié au lendemain des violentes manifestations contre la dégradation de la situation économique, le bureau de presse du palais de Baabda a rappelé certains articles du code pénal portant sur « les atteintes à la réputation financière de l’État ». Dans son article 319, le code pénal sanctionne de prison (pour une durée allant de six mois à trois ans) et d’une amende variant entre 500 000 et deux millions de livres libanaises « tous ceux qui diffusent des rumeurs portant sur une dévaluation de la monnaie nationale, ou à même de secouer la confiance en les finances de l’État (…) », selon le communiqué.

« Je comprends qu’il faille sanctionner les personnes qui répandent des rumeurs. Mais il ne faut pas utiliser ce prétexte pour museler les personnes qui rapportent des faits relatifs à leur vie quotidienne, souligne Ayman Mhanna, directeur exécutif du centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, à L’OLJ. M. Chibani n’a fait que rapporter un événement dont il a été témoin dans un établissement bancaire. Il faut laisser les gens s’exprimer », ajoute-t-il. 

Par ailleurs, un autre cas relatif à la liberté d’expression a été rapporté avant-hier par l’Agence nationale d’information (ANI, officielle). Un Libanais identifié par les initiales A. Kh. a été arrêté en début de semaine par le département de la Sécurité de l’État pour avoir insulté des responsables dans un enregistrement vocal diffusé sur les réseaux sociaux. 

« En vertu des articles 383 et 389 du code pénal portant sur les injures et calomnies à l’égard des fonctionnaires ou toute personne qui a été nommée ou élue à un poste de l’administration publique, et sur ordre du procureur général près la cour d’appel, la Sécurité de l’État a arrêté dans la région de Rmeilé le Libanais A. Kh. pour avoir diffusé un enregistrement vocal dans lequel il s’en prend à des responsables de l’État » , explique la Sécurité de l’État dans un communiqué.