« Samer Kassar » reste concentré sur la route. Un coup d’œil dans le rétroviseur confirme ses soupçons : une voiture le suit. Nous sommes à l’automne 2001 et ce « Jamil S., ponte des services de renseignements » au Liban, n’en rate pas une. Imaginée à partir du synopsis d’un premier polar retrouvé sur l’iBook de Samir Kassir, cette scène en dit long, autant sur l’époque que sur l’éditorialiste du quotidien an-Nahar. Dans un Liban d’après-guerre sous occupation syrienne, le journaliste libano-syro-franco-palestinien (et vice versa, ou dans le sens que l’on veut) était notoirement filé par les services de renseignements libano-syriens en raison de ses prises de position contre le régime Assad, ses troupes déployées au Liban et ses sbires infiltrés dans les arcanes du pouvoir libanais.
Dévoreur de romans policiers, l’ancien rédacteur en chef du mensuel L’Orient-Express (1995-1998) se donnait au printemps 2005 « deux ans » avant « de quitter le journalisme pour écrire les livres que j’ai envie d’écrire » – des polars donc – nous racontait son épouse, feue Gisèle Khoury, en 2015. Mais avant ça, le leader de l’« intifada de l’indépendance », après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005, souhaitait voir le Liban retrouver sa souveraineté, dans la foulée du retrait des troupes syriennes le 26 avril 2005, et emprunter la voie qui le mènerait à devenir « le modèle démocratique de la région », confiait-il la veille de son assassinat.
Un vœu pieu, sans doute, ou plutôt l’expression d’un idéal nourri par « son optimisme et son volontarisme », décrit Farouk Mardam Bey, éditeur chez Actes Sud, vingt ans après la mort de celui qu’il considérait comme son « petit frère », le 2 juin 2005. Vers 10h30 ce jour-là, au bas de l’immeuble où il réside, à Achrafieh, une « main noire » fait détoner quelque 750 grammes d’explosifs placés sous le siège conducteur de l’Alfa Romeo du journaliste qui venait de mettre le contact. Tué sur le coup, à 45 ans, « Samir Kassir n’écrira pas aujourd’hui ! » titrait le lendemain l’éditorial de Ghassan Tuéni, patron du Nahar, dont le fils Gebran, journaliste lui aussi, subira le même sort le 12 décembre de la même année.
Rendu martyr pour ses mots et son combat pour l’indépendance du Liban et la démocratie en Syrie, l’auteur de l’ouvrage de référence Histoire de Beyrouth, et de l’essai, devenu testament, Considérations sur le malheur arabe, s’était fait une promesse sur les bancs du Lycée franco-libanais trente ans auparavant. Sur la dernière page blanche du livre d’Albert Camus La Peste, l’adolescent écrivait ainsi : « Échapper à l’absurde ? Par l’action. Par la présence, par l’existence : “Je me révolte, donc nous sommes”. » Promesse tenue.
Des éditoriaux qui assassinent
Promesse tenue quand, arborant les couleurs du soulèvement – le rouge et le blanc, avec un éclat de vert –, le professeur Samir Kassir de l’Université Saint-Joseph marche aux côtés de ses étudiants sur la place des Martyrs pour dire non à la tutelle syrienne et poser les fondations du 14 Mars. Promesse tenue quand, sur cette même place, il saisit le micro pour rappeler, quitte à se faire huer, l’indispensable distinction entre le régime syrien et son peuple. Promesse tenue quand, dans ses éditoriaux, il tire à boulets rouges sur le régime policier libano-syrien.
« Il écrivait parfois des choses qui nous faisaient craindre pour lui », se souvient Farouk Mardam Bey, coauteur avec Samir Kassir d’Itinéraires de Paris à Jérusalem. La France et le conflit israélo-arabe. 1917-1991. « Il avait cette volonté d’aller toujours plus loin, de franchir toutes les lignes, de briser les murs de la peur », souligne Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris et autre acteur du 14 Mars. Un homme révolté donc, ou tout du moins habité, traversé par une passion qui le rendait magnétique. « Il avait ce petit truc en plus », acquiesce Farouk Mardam Bey. « Un courage intègre, exceptionnel, sans compromis », renchérit Ziad Majed.
Un petit truc en plus dont il avait conscience dès les années du Lycée : « Vers notre dixième année, Samir, persuadé depuis longtemps qu’il allait vers un grand destin, décréta qu’il aurait besoin non pas d’un écuyer, mais d’un biographe et que ce serait moi », racontait son ami d’enfance Fadi Saad dans le numéro spécial de L’Orient-Express de 2005 publié en hommage au journaliste assassiné. « Cette singulière histoire demeura entre nous jusqu’à sa mort, et c’est à ce moment qu’une évidence que j’avais occultée pendant 35 ans me glaça le sang : être le biographe de quelqu’un supposait implicitement lui survivre… Samir l’avait-il remarqué ? »
Le printemps de Beyrouth n’aura pas lieu
Vingt ans ont passé depuis que Samir Kassir a tapé ses derniers mots : les premiers d’un texte resté inachevé, intitulé « Le printemps de Beyrouth. Liban année 0 ? » Qu’aurait-il écrit ? Qu’en aurait-il conclu ? Sans doute qu’après le départ des troupes syriennes, tout était à refaire en interne – lui qui appelait peu après le 14 mars 2005 à « l’intifada dans l’intifada » face au retour du réflexe confessionnel et de l’immobilisme politique. « La réconciliation nationale n’a pas eu lieu », constate Ziad Majed. Le printemps de Beyrouth non plus. Ou peut-être que si – d’une certaine manière, ou seulement à moitié. « Ce qu’il reste de 2005, c’est aux historiens de le préciser », résume le politiste.
Pourtant, début mars cette année-là, « Beyrouth était au-dessus de tout », écrivait alors Samir Kassir. La capitale libanaise était redevenue celle « des Arabes » : elle s’était « redressée », n’avait « plus peur », avait « vaincu la loi du silence et ses gardiens », annonçait « le renouveau possible ». Et de conclure, dans cet édito du 4 mars 2005, par cette phrase devenue citation : « Quand le printemps des Arabes fleurit à Beyrouth, il annonce l’éclosion des bourgeons à Damas. » Force est de constater que, deux décennies plus tard, il n’y a eu ni floraison beyrouthine ni éclosion damascène. Samir Kassir était peut-être, au fond, « trop » optimiste, reconnaît Farouk Mardam Bey.
Or, le 8 décembre 2024, la dictature Assad s’effondre. « Un grand moment… mais pas de bourgeons », note l’écrivain franco-syrien. Remplacée par un pouvoir issu du jihadisme, « la page assadienne se tourne sans perspective démocratique pour les Syriens », déplore Ziad Majed. Au Liban, miné par cinq années de crises et une guerre de treize mois entre le Hezbollah et Israël, le système reste plus ou moins figé. Reste à voir si le tandem Aoun-Salam, porteur d’un souffle de renouveau, pourra infléchir la tendance d’ici aux législatives du printemps 2026 et, enfin, achever ce dernier texte du journaliste assassiné.
Ces hommes que l’on abat
Après tout, « notre rêve est aussi simple que le fait d’avoir confiance en l’avenir », théorisait déjà Samir Kassir en janvier 2004. Depuis, pourtant, le Liban, la Syrie et la Palestine – entre autres – n’ont fait que perpétuer le « malheur arabe ». Samir Kassir rêvait d’un Liban souverain, d’une Syrie démocratique, d’une Palestine libérée. Il espérait une Amérique moins cynique, une France moins crédule, un Occident moins complaisant. Que dire, sinon : échec(s) et mat ? « On a perdu », regrette Farouk Mardam Bey. Pour Samir Kassir toutefois, ce malheur n’est pas une fatalité. Encore faut-il, écrivait-il, que « les Arabes abandonnent le fantasme d’un passé inégalable pour voir enfin en face leur histoire réelle. En attendant de lui être fidèles ».
« Samir laisse derrière lui un modèle d’honnêteté politique et intellectuelle, mais aussi des questions auxquelles il n’y a pas encore de réponses », souligne Ziad Majed. Aujourd’hui, et depuis le 7-Octobre, « comment affronter un monde où les valeurs universelles occultent notre région ? Où le droit international exclut les Palestiniens, comme il l’a fait des Syriens ? Comment répondre à l’hystérie de la violence israélienne ? ». En liant les causes libanaise, syrienne et palestinienne, Samir Kassir « avait raison, reconnaît-il, mais il faut aussi penser des trajectoires distinctes, qui ne convergeront peut-être jamais ».
En 1980, alors jeune stagiaire à L’Orient-Le Jour, Samir Kassir écrivait : « Ces hommes que l’on abat, que les intolérances assassinent, pour que les luttes politiques soient abolies par le fer, pour que cesse – faute de combattants – le combat contre l’immobilisme, ces hommes ne furent pas si différents des autres, eux que la mort grandit, alors qu’en eux elle nie toute idée. » Vingt ans après son assassinat, commémorer Samir Kassir, ce n’est pas seulement saluer l’homme, mais raviver sa pensée, ses combats, sa vision. Commémorer Samir Kassir, c’est aussi refuser d’effacer sa mémoire et celle d’un certain Liban. C’est, surtout, faire le choix que ne meurent pas les idées de ces hommes que l’on abat.