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Des dizaines de comptes de journalistes palestiniens bloqués par WhatsApp

Jeudi 03 juin 2021
Sans raison apparente, des dizaines de journalistes palestiniens de la bande de Gaza ont vu leur compte bloqué par WhatsApp dans les jours qui ont suivi l’instauration du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. 

Votre numéro a été banni de WhatsApp. Contactez le support.” C’est par cet unique message, sans aucune explication, que des dizaines de Palestiniens, parmi eux au moins sept journalistes basés dans la bande de Gaza, ont appris qu’ils ne pouvaient plus avoir accès à l’application de messagerie instantanée dans les heures qui ont suivi l’instauration du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas le 21 mai dernier. Sont notamment concernés : cinq journalistes travaillant pour la chaîne qatarie Al-Jazeera,  Wael Al-Dahdouh, Hisham Zaqout, Khaled Lubbad, Moamin Al-Shrafi et Heba Akkila, et deux de leurs confrères travaillant pour l’Agence France Presse (AFP)  Sakher Abu El-Oun et Adel Zaanoun.

 

Ces journalistes faisaient tous partie de groupes de partage d’informations, devenus encore plus actifs pendant l'opération militaire entre l'armée israélienne et le Hamas qui a été lancée le 10 mai 2021. “Notre travail habituel consiste à publier des informations sur des groupes d’actualité et à communiquer avec des collègues et journalistes, dans le but de suivre les événements”, explique le correspondant de l’AFP à Gaza, Adel Zaanoun, joint par RSF, qui est aujourd’hui privé du compte WhatsApp qu’il utilisait depuis huit ans. 

 

Quant au collaborateur d’Al-Jazeera, Wael Al-Dahdouh, il explique à RSF avoir tenté de contacter WhatsApp pour contester la décision, sans jamais obtenir de réponse. Son compte a cependant été restauré trois jours plus tard, après intervention du siège de la chaîne au Qatar. 

 

Ce n’est pas la première fois que des journalistes palestiniens perdent leur droit d'accès à WhatsApp, à un moment où l'actualité est particulièrement chargée et où le suivi des événements en temps réel est crucial. En novembre 2019, lors d’une contre-offensive israélienne dans la bande de Gaza en riposte à un tir du Djihad islamique, les journalistes Rushdi Abu Alouf (directeur de l’antenne locale de BBC en arabe), Nahed Mansour (photojournaliste indépendant), Jihad Baroud (reporter à Eye Media), Alaa Abu Mohsen (reporter à Smart Media), Said Khatib (photographe pour l’AFP) et Mostafa Haboush (photojournaliste à l’agence turque Anadolu) ont tous vu leur compte bloqué dans les mêmes circonstances. 

 

“Cette nouvelle vague de bannissement de journalistes démontre que les algorithmes mis en place par WhatsApp pour modérer les groupes présentent des failles, déclare la responsable technologies de RSF, Iris de Villars. Nous appelons WhatsApp à davantage de transparence sur les raisons qui les conduisent à bloquer les utilisateurs et à améliorer les voies de recours existantes pour permettre aux journalistes qui s’appuient sur la messagerie pour partager des informations de récupérer rapidement les accès à leurs comptes.”

 

Au-delà de WhatsApp, les journalistes palestiniens ont une réelle difficulté à utiliser des outils numériques sans prendre le risque d'être bloqués, une situation qui n'existe nulle part ailleurs au Moyen-Orient, constate la responsable du bureau Moyen-Orient de RSF, Sabrina Bennoui. La couverture d’un conflit implique que les journalistes aient accès à des contenus violents ou issus de groupes armés, cela ne devrait pas faire d’eux les cibles d’une politique de modération indistinguée qui revient de facto à les censurer."

 

Selon la plateforme palestinienne Sada Social, qui centralise les cas de suppressions de comptes, 20 comptes WhatsApp ont été bloqués de manière abusive au cours du mois de mai 2021 et 80 en novembre 2019, lors de la précédente opération militaire - les comptes de Palestiniens de la bande de Gaza , de Cisjordanie mais aussi de Palestiniens de la diaspora avaient alors été ciblés. L'organisation recense par ailleurs plus d'un millier de comptes bloqués sur Facebook, Instagram, Twitter et YouTube sur l'ensemble de l'année 2020.

 

Contactée par RSF, WhatsApp se défend de son côté de toute censure et plaide l’erreur de modération : “Nous bannissons des comptes pour nous conformer au droit en application et à notre politique de prévention des préjudices, explique la plateforme. Dans ce cas, un certain nombre de journalistes ont été touchés par inadvertance et nous avons travaillé rapidement à rétablir leurs comptes. WhatsApp est utilisée par les journalistes du monde entier et la dernière chose que nous voulons faire est de leur rendre plus difficile l'accomplissement de leur travail précieux et important”.

 

D’une manière générale, les standards d’utilisation de WhatsApp s’alignent avec la législation américaine. Pour tout contenu pédopornographique ou faisant l’apologie du terrorisme notamment, WhatsApp est tenue de bloquer immédiatement l’utilisateur. La firme, qui n’a pas accès en théorie aux conversations chiffrées, s’appuie sur des algorithmes qui détectent des photos de profil et de groupes ou des titres et descriptions de groupes pour assurer la modération. En étant membres de conversations administrées par des représentants du Hamas, les journalistes ont ainsi pu être automatiquement identifiés comme des comptes à bannir. 

 

Autre hypothèse : les signalements malveillants. Il est en effet possible de rejoindre un groupe privé WhatsApp en ajoutant manuellement les membres parmi ses contacts mais aussi en envoyant des liens d’invitation. Ainsi, n’importe quel utilisateur extérieur peut s’y introduire et le signaler. Cette technique, appelée le "mass reporting" (signalement de masse), est parfois utilisée de manière coordonnée et simultanée par les partisans d'un mouvement ou les services de renseignements d'un État pour pousser à la fermeture d'un compte en exploitant l'algorithme.

 

Israël et la Palestine occupent respectivement la 86e et la 132e place au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.

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