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L’intellectuel libanais Lokman Slim assassiné au Liban-Sud

Thursday , 04 February 2021

L’écrivain, éditeur et intellectuel libanais Lokman Slim, opposant farouche au Hezbollah, a été retrouvé mort, jeudi matin (4 février 2021), au Liban-Sud. Le militant était porté disparu depuis mercredi soir, lorsqu’il était sorti du domicile de l’un de ses amis dans le village de Niha en soirée, et sa famille avait perdu tout contact avec lui.

Selon notre correspondant au Liban-Sud, Mountasser Abdallah, qui cite des sources sécuritaires, son corps a été retrouvé dans une voiture de location, une Toyota Corolla, qu'il utilisait près de Touffahta dans le caza de Zahrani. Le procureur général près la cour d'appel du Liban-Sud, le Juge Rahif Ramadan, a indiqué que le corps, examiné par un médecin légiste, avait été atteint de quatre cinq balles, quatre à la tête et une au dos.

"Je n'ai pas peur de la mort"
M. Slim, qui contribuait régulièrement au débat d'idées dans les colonnes de L'Orient-Le Jour, était porté disparu depuis la nuit dernière, avait annoncé sa famille sur les réseaux sociaux. Il se trouvait avec un ami à Niha, au Liban-Sud, mercredi soir. Selon sa sœur, Rasha, il n’a plus donné signe de vie depuis, et son téléphone a été retrouvé dans le secteur. "Il s’est rendu en milieu de journée chez Mohammed el-Amine à Niha", avait déclaré son épouse Monika Borgmann à L’Orient-Le Jour avant l'annonce par les médias de son décès. "Il a quitté la maison de son ami à 20h30 et il n’est jamais rentré". Elle a précisé qu’un de ses amis a localisé le téléphone dans la nuit et que l’appareil a été retrouvé à 400 mètres de la maison près de la route. Ce n’est pas la première fois qu’il se rend au Liban-Sud, malgré les menaces qu’il reçoit régulièrement, selon elle.

Âgé de 58 ans, Lokman Slim, un érudit et un intellectuel de renom, avait cofondé avec sa sœur Rasha une maison d’édition reconnue, Dar Al-Jadeed, avant de former avec son épouse, la cinéaste Monika Borgmann, une ONG, UMAM D&R, essentiellement consacrée aux recherches et au travail sur les problématiques de la mémoire et sur la question des disparus après la guerre civile libanaise (1975-1990). Dans le "Hangar", quartier général de cette ONG à Haret Hreik dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, ils organisaient débats, projections de films et expositions.
Issu d’une grande famille chiite de la banlieue sud, Lokman Slim, qui dénonçait régulièrement la mainmise du Hezbollah dans ses écrits et dans les médias, avait été menacé à plusieurs reprises, jusque dans sa résidence familiale dans la banlieue sud de Beyrouth. Lokman Slim, qui rencontrait parfois de hauts responsables américains de passage à Beyrouth, a souvent été attaqué par la presse pro-Hezbollah pour des positions jugées favorables envers les Etats-Unis. Il dénonçait également le monopole politique des deux poids lourds chiites, Hezbollah et Amal, au sein de la communauté. En décembre 2019, à la suite de menaces de mort contre lui, il avait affirmé dans un communiqué: "Je fais assumer aux forces du fait accompli, représentées par sayyed Hassan Nasrallah et le président Nabih Berry, l'entière responsabilité de ce qui pourrait m'arriver et je me place, ainsi que ma famille et mon domicile, sous la protection de l'armée libanaise". Il avait alors notamment évoqué des affiches collées sur un mur de sa maison l'accusant d'être un traître et le menaçant.
"Je lui disais tu n'as pas peur des menaces? Nous sommes des gens pacifiques, nous n'avons que nos livres comme armes. Et il répondait : je n'ai pas peur de la mort", a déclaré sa sœur, Rasha, à la chaîne al-Hadath.

Un retour aux assassinats politiques?
Dans la matinée, le ministre de l'Intérieur du gouvernement démissionnaire, Mohammad Fahmi, a dénoncé "un crime effroyable". Le courant du Futur a lui aussi dénoncé "un assassinat ignoble" et exprimé la crainte qu’il ne signale "un retour aux assassinats politiques". L'ancien député et membre du courant du Futur, Bassem al-Sabeh, a estimé dans un communiqué que "l'assassinat de Lokman Slim est un message direct à tous les activistes, écrivains et politiciens de la communauté chiite qui ne tournent pas dans l'orbite du Hezbollah".

L’ancien ministre Marwan Hamadé a estimé "qu’à l’ombre du règne de la terreur et de la corruption, il n’y a évidemment pas de place pour des gens comme Lokman Slim, le jeune intellectuel cultivé et libéré de toutes les entraves confessionnelles. Le crime a pour seul signataire celui qui nous poursuit depuis les assassinats de la révolution du Cèdre".

L'ancien député et chef du Rassemblement de Saydet el-Jabal, Farès Souheid, a estimé que l'assassinat du militant était "un message clair visant à museler" les opposants au Hezbollah. "L'assassinat s'est produit dans une zone d'influence du Hezbollah: soit c'est le parti qui l'a tué, soit il doit dire qui l'a tué", a-t-il affirmé dans une déclaration à la chaîne saoudienne al-Hadath. Il a assuré que cet attentat n'allait "pas pousser les Libanais libres au silence" et "ne nous fera pas peur", indiquant que des personnalités allaient se réunir dans la journée pour adopter une position commune à la suite de l'assassinat.

"Je suis extrêmement troublé par la perte tragique de Lokman Slim, un journaliste et activiste respecté, une voix courageuse, honnête et indépendante", a tweeté Jan Kubis, qui était le coordinateur spécial de l'ONU au Liban avant sa récente nomination comme émissaire spécial de l'ONU en Libye. "Je demande aux autorités de mener une enquête rapide et transparente sur cette tragédie et d'en tirer les conséquences nécessaires".

"Immense tristesse et préoccupation à la nouvelle de l'assassinat de Lokman Slim, a pour sa part écrit l'ambassadrice de France au Liban Anne Grillo sur Twitter. Mes condoléances et toutes mes pensées vont à sa femme, à sa famille et à ses proches".

De nombreux intellectuels, journalistes et militants ont rendu hommage à Lokman Slim sur les réseaux sociaux, soulignant son courage. Sur Twitter, le mot-dièse en arabe Lokman_Slim était en tête des tendances pour le Liban. "Non non non! Ça ne peut pas continuer comme ça. Non non, ça ne peut passer. TUER nos intellectuels? Nos libres penseurs? Non!", a tweeté la militante Rita Chemaly.

Pour sa part, le fils du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, Jawad, a affirmé sur son compte Twitter : "Ce qui constitue une perte pour certains est un gain pour d’autres et une bénédiction inattendue". Le message a toutefois rapidement été effacé, son auteur affirmant qu'il n'avait rien à voir avec M. Slim.

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