SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Ayman Mhanna : Pour protéger les journalistes, il faut lutter contre l’impunité

Mardi 04 mai 2021

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse célébrée hier, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a publié son classement annuel en la matière. Dans l’édition 2021, le Liban occupe la 107e place sur 180 pays concernés, perdant ainsi cinq places par rapport au classement 2020. Une régression inquiétante.

Plombé par une crise économique, sociale et politique inédite, le Liban est devenu un pays où « informer librement, notamment sur la corruption, devient une activité à haut risque, comme l’a rappelé l’assassinat, par balles en février dernier, du journaliste et analyste politique Lokman Slim », peut-on lire dans le rapport de RSF. Comment expliquer cette dégradation ? Et comment restaurer un climat de véritable liberté au Liban ? Ayman Mhanna, directeur du centre SKeyes pour les médias et la liberté culturelle (rattaché à la Fondation Samir Kassir), répond aux questions de L’Orient-Le Jour.

Comment interpréter le mauvais classement du Liban en matière de liberté de la presse ?

Cela s’explique notamment par les violations et les attaques perpétrées contre les journalistes qui ont lieu dans un climat d’impunité totale, que ce soit au niveau de la justice ou des services de sécurité. À titre d’exemple, lors des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre entre fin 2019 et tout au long de 2020, souvent les auteurs des dérapages en matière de répression sont connus. Il s’agissait soit de la police du Parlement, soit des membres des FSI ou encore de l’armée. Mais jamais une mesure n’a été prise pour les sanctionner.

En ce qui concerne la justice, elle est souvent manipulée, tout comme certains textes de lois en vigueur, par les grands partis politiques pour protéger les puissants. Ce sont cette impunité, cette sélectivité de la justice et cette absence de protection des journalistes qui sont critiquées dans le rapport de RSF et contre lesquelles il faut lutter.

Comment un tel bilan affecte-t-il le travail et l’activité des journalistes dans un pays où la liberté de la presse est en principe garantie par la Constitution et des textes de lois en vigueur ?

Je crois qu’il est grand temps d’arrêter d’utiliser les slogans creux articulés autour de la liberté au Liban. Car un pays libre est un pays où l’on peut dire ce qu’on veut sans crainte, où la justice protège les journalistes et où il existe une transparence au niveau du financement des médias.

Or, ce n’est nullement le cas au Liban. On peut brandir le slogan « zéro peur » (apparu dans la foulée de l’assassinat de Lokman Slim) autant que l’on veut. Mais la réalité prouve que les journalistes sont la cible de menaces, et certains ont peur pour leurs vies. Quant à la justice, elle protège les oppresseurs, et s’en prend aux journalistes et aux plumes libres en général. Tout cela crée un climat d’autocensure et de peur.

Il y a aussi le fait que le pays est secoué par une crise économique et financière, ce qui pourrait affecter la ligne éditoriale des médias, mais aussi la capacité des journalistes à s’exprimer librement et mener à bien leur mission. Car il ne faut pas s’attendre à ce qu’un journaliste qui ne se sent pas protégé, ni sur le plan de la justice ni au niveau socio-économique, mène ses enquêtes jusqu’au bout ou révèle des choses, surtout dans un pays comme le Liban.

Quelles solutions proposez-vous pour remédier à la situation actuelle ?

Les solutions existent, et sont d’ordres technique et politique. Sur le plan technique, il faudrait adopter une nouvelle loi pour la presse et les médias. Car le texte actuellement en vigueur ne protège aucunement les journalistes. Mais il faut que le processus d’adoption de cette législation soit transparent. Il faudrait aussi que la justice et les services de sécurité s’acquittent de leurs responsabilités et accomplissent leur devoir. De leur côté, les médias devraient se lancer dans une réflexion portant sur leur modèle économique.

Il faut aussi penser à une refonte en profondeur des ordres des journalistes et de la presse parce que la situation actuelle est scandaleuse tant pour l’ordre de la presse que pour celui des rédacteurs, les deux reflétant un partage du gâteau politique et confessionnel, et n’ayant jamais rien fait pour défendre les droits des journalistes. Et si ces derniers acceptent d’être représentés par de tels syndicats, ils sont en partie responsables de la situation du secteur.

Sur le plan politique, il faut surtout une volonté de sacraliser la liberté. Même si c’est difficile avec une classe politique qui n’a rien de démocratique. Il s’agit de partis parfois religieux, ou mettant en avant le culte de l’homme fort ou féodal. Avec une telle caste, il serait naïf de s’attendre à ce que la liberté soit réellement sacralisée.

Aujourd’hui, il faut donc faire le choix de la réforme et de la lutte contre l’impunité pour aboutir au changement.

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