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SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Au Liban-Sud, un mois d’une guerre qui ne dit pas son nom

Mercredi 08 novembre 2023
Photo credit: AFP/Mahmoud Zayyat

Chez les Nabaa, c’est un matin comme un autre. Les six enfants dorment encore. Raouia et Hassane, les parents, prennent leur café avec des proches sous l’auvent de leur petite maison plantée sur les hauteurs de Kfarchouba, à la frontière sud-est. « Et puis, tout est parti en vrille », raconte Hassane. Nous sommes le 8 octobre, et le Hezbollah attaque trois positions israéliennes dans les fermes occupées de Chebaa, au lendemain de l’attaque sanglante du Hamas en Israël. Au Liban, la réplique du camp adverse ne se fait pas attendre. Au-dessus des têtes de cette famille d’éleveurs de chèvres, des missiles fusent, des éclats d’obus volent de toutes parts, les vitres éclatent l’une après l’autre. Deux enfants sont blessés. Un mois plus tard, ils ne sont toujours pas rentrés à la maison. Raouia s’est réfugiée avec les enfants dans la Békaa. Hassane, lui, est resté auprès de ses bêtes, son seul gagne-pain, à Hebbariyé, une bourgade proche de Kfarchouba. « La majorité du pays vit comme si de rien n’était, alors que nous autres... » lâche la mère en sanglots.


Depuis un mois, le pays entier vit suspendu au fil d’une guerre qui ne dit pas son nom. Au Liban-Sud, la bataille a déjà commencé : tout le long de la ligne bleue, les combats entre le Hezbollah et l’État hébreu sont quotidiens. Si les deux belligérants semblent pour l’instant se contenter de cette zone grise, une simple erreur pourrait emporter le reste du pays. Soixante-quatre combattants du Hezbollah ont été tués depuis le 8 octobre, ainsi que 14 civils. Plus de 29 000 personnes ont dû fuir les villages frontaliers.


Le parti de Dieu et ses alliés palestiniens au Liban, le Hamas et le Jihad islamique, tirent depuis l’ouest ou l’est sur des positions israéliennes. En représailles, ces derniers bombardent les zones suspectées d’abriter des rampes de lancement, dans les environs de Dhaïra, Marwahine et Aïta el-Chaab. Le 9 octobre, les échanges sont encore sommaires, mais pour des milliers d’habitants, les signaux sont au rouge et la course-poursuite contre la mort intense. Ce jour-là, un obus tombe dans la cuisine de Hassan Jawad, de Aïta el-Chaab. Durant la guerre de juillet 2006, ce village chiite avait été rasé. Hassan, son épouse et leur fils fuient vers Tyr où se ruent des milliers d’autres automobilistes. Certains sont accueillis chez des proches, d’autres louent des chambres d’hôtel ou des appartements. Les moins fortunés, comme la famille de Hassan, se retrouvent sous le toit d’une des écoles réquisitionnées dans la ville balnéaire. Depuis, deux mondes se côtoient sans vraiment se comprendre. « À Tyr, la vie continue comme si de rien n’était alors que nous n’avons plus que des villages fantômes », déplore le chef de la municipalité chrétienne de Alma el-Chaab. Ce sentiment se renforce la première semaine des hostilités, alors que le Liban officiel n’est toujours pas sorti de sa léthargie, par crainte de se confronter au Hezbollah, qui tient le destin du pays entre ses mains. Le ministre de l’Éducation ordonne toutefois la fermeture d’une cinquantaine d’établissements scolaires situés dans les zones frontalières. Les premiers blessés civils affluent dans les hôpitaux du littoral. Comme Yola Souaid, une institutrice de Dhaïra âgée de 43 ans, touchée par plusieurs éclats d’obus israélien contre sa maison. « Je suis coincée au lit à cause des blessures, je ne peux plus travailler... Qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant ? » dit-elle, immobilisée sur deux matelas à même le sol d’une salle de classe d’une école publique de Tyr.

Ciblage de journalistes

Dès les premiers jours du conflit, les journalistes locaux et étrangers se ruent à la frontière pour témoigner de la situation. Mais le 13 octobre, la profession est frappée en plein cœur. Alors qu’il est posté depuis plusieurs heures aux abords de Alma el-Chaab, un groupe issu de différents médias étrangers est visé par des frappes israéliennes. Issam Abdallah, vidéaste pour Reuters, est tué sur le coup, et six autres journalistes, de la même agence, mais aussi de l’AFP et d’al-Jazeera, sont blessés. La nouvelle provoque une onde de choc. Non seulement Issam est la première victime civile, mais les circonstances de l’incident créent une panique certaine. Le 29 octobre, soit 16 jours plus tard, Reporters sans frontières affirme que le groupe de journalistes « était bel et bien ciblé » depuis la frontière israélienne. « Issam nous a été volé. Il a été tué en faisant son travail pour dévoiler la vérité sur la situation à la frontière », confie Jad Chahrour, porte-parole du centre SKeyes pour la liberté des médias et de la culture, et ami proche du journaliste. Le jour de son enterrement, le 14 octobre à Khiam, son village d’origine, des frappes à quelques kilomètres de là, à Chebaa, entraînent la mort d’un couple de retraités. « Un premier obus a touché la véranda chez mon frère qui s’est rué vers la cuisine avec sa femme. Quatre autres sont tombés sur eux », raconte Yéhia el-Ali Hachem. Khalil, 75 ans, et son épouse Zinad Akoum meurent entre les flammes de leur habitation.

Un vent de panique s’installe en silence dans les foyers libanais. Alors que la guerre à Gaza s’intensifie, les menaces d’un embrasement sur le front libanais se font plus sérieuses. Des écoles commencent à se préparer à l’éventualité d’un enseignement à distance, des familles font des provisions. Des ambassades étrangères conseillent à leurs ressortissants de ne pas se rendre au Liban, ou, pour ceux déjà présents, de quitter le pays.


Au sud, l’armée israélienne attaque des zones avec des munitions au phosphore blanc. À Dhaïra, le 16 octobre, la fille et le beau-fils de Brahim* sont retrouvés inconscients chez eux après avoir inhalé la fumée générée par ces bombardements. Dans la nuit, l’homme tente de quitter le village, mais alors qu’il roule, une énorme nuée blanche envahit la route, provoquant des carambolages entre automobilistes paniqués. Un rapport d’Amnesty International, publié le 31 octobre, confirme l’utilisation de cette arme incendiaire par l’armée israélienne, et estime que l’attaque de Dhaïra doit faire l’objet d’une enquête pour déterminer s’il s’agit d’un « crime de guerre ». Une arme prohibée lorsqu’elle est utilisée contre les civils, qui aurait été tirée dans d’autres localités, provoquant des incendies dans la région et détruisant sur son passage des champs agricoles et de larges pans d’oliveraies dont l’huile fait la fierté de la région sud. Une manne financière dont des centaines de familles dépendent, partie en fumée. « Jusque-là, nous avons perdu 462 hectares d’espaces boisés, notamment des pins et des chênes, dont environ 20 hectares d’oliveraies centenaires », estime Georges Mitri, directeur du programme sur les terres et les ressources naturelles à l’Université de Balamand.

Mais le reste du pays a davantage les yeux rivés sur Gaza, notamment depuis l’attaque le 17 octobre contre l’hôpital al-Ahli, qui a fait des centaines de morts et provoque le lendemain des mouvements de solidarité au Liban et dans tout le monde arabe. Le Hezbollah, dont le secrétaire général Hassan Nasrallah est resté muet depuis le début du conflit, décrète une « journée de colère », et à Nabatiyé, Saïda ou dans la banlieue sud de Beyrouth, des milliers de protestataires se réunissent. Une manifestation dans les environs de l’ambassade américaine, à Aoukar, dégénère sans faire de blessés. Les jours qui suivent font craindre une escalade militaire. Alors que les bombardements israéliens s’intensifient durant le week-end du 21 octobre, le Hezbollah annonce avoir perdu 25 de ses combattants depuis le début du conflit, dont près de la moitié ce week-end-là. C’est à travers les réseaux sociaux que Malak Marmar apprend la mort, le 22 octobre, de son époux parti au front quatre jours plus tôt. « J’avais le sentiment que je n’allais plus le revoir. J’en ai même fait un rêve. Je le lui ai dit, ça l’a fait rire », raconte-t-elle. Ali Mahmoud Marmar, un combattant du Hezbollah âgé de 29 ans et originaire de Taybé, « est mort en martyr à Ramiyé, à la frontière, sur les terres palestiniennes. C’était son souhait ultime », raconte la jeune femme, le sourire aux lèvres.


« La guerre nous tourne autour »

Après un week-end en dents de scie, la tension baisse d’un cran. À l’échelle du pays, les hôpitaux, déjà fortement fragilisés par la crise économique, se préparent à l’éventualité d’une guerre. Et nombre d’habitants du Liban-Sud, et même de la Békaa, décident de louer dans des « lieux considérés comme plus sûrs », notamment le Chouf, le Metn et le reste du Mont-Liban. « Plus de 70 % des habitants de Rmeich ont quitté le village pendant un long moment, mais ils commencent à revenir car la vie à Beyrouth est très difficile et très chère », confiait hier le chef de la municipalité, Milad Alam. En un mois, cette ville frontalière chrétienne de plus de 7 000 habitants  a été frappée à plusieurs reprises, provoquant des dégâts sur des habitations et des fermes. À Alma el-Chaab, une centaine de personnes seulement est restée sur place. Le soir, des jeunes font des rondes pour empêcher que des intrus entrent au village. La crainte que ces zones soient utilisées comme base de tirs contre Israël est prégnante. « Nous sommes délaissés, personne ne nous regarde… Je ne vois aucune solidarité, pas même des partis politiques… Je crains le pire », dit Élias*, un résident de Marjeyoun, qui a préparé un an de provisions.


Plus à l’ouest, Naqoura a perdu la moitié de ses résidents dès la deuxième semaine des affrontements. Des commerces s’efforcent de rester ouverts. « Ils sont effrayés mais ils n’ont pas d’autre choix, il faut bien vivre », déplore le président de la municipalité de Naqoura, Abbas Awada. Avec la signature l’an dernier de l’accord sur les frontières maritimes entre le Liban et l’État hébreu, la ville se voyait déjà en nouvel « eldorado »... Les villages se vident au rythme des bombardements, tandis que plus de 73 % des Libanais s’affichent contre l’entrée en guerre, selon des sondages. « La guerre nous tourne autour… Nous la voyons et l’entendons », confie Mohammad Abdallah, un résident de Khiam, 24 heures avant que le leader chiite ne prenne la parole. Après plusieurs jours de suspense, Nasrallah apparaît enfin sur les écrans le 3 novembre. Le pays est suspendu à ses lèvres. Alors que ses partisans attendaient le signal ultime, le chef du parti choisit de calmer le jeu. Il nie toute implication dans l’attaque du Hamas, se contentant de menaces assez vagues à l’intention d’Israël et des États-Unis. « Concernant le front libanais, nous sommes entrés dans la bataille depuis le 8 octobre », affirme-t-il, ajoutant que « ce qui se passe à la frontière peut paraître modéré pour certains. Mais ce n’est pas le cas… ». Des mots qui rassurent, l’espace d’un instant, les Libanais préparés au pire.

Mais quelques jours plus tard, le 5 novembre, le pays découvre avec effroi les visages de Remas Chour, 14 ans, Taleen, 12 ans, et Layan, 10 ans, trois sœurs et leur grand-mère tuées par une frappe israélienne ciblée alors qu’elles se trouvaient dans une voiture que conduisait leur mère entre Aïtaroun et Aïnata. Elles revenaient au village récupérer des livres scolaires et s’apprêtaient à revenir à Beyrouth où la famille s’est réfugiée le temps que les choses se calment… 

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