SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Au Liban, le Hezbollah harcèle comiques et ennemis sur les réseaux sociaux

Source Le Figaro
Lundi 13 décembre 2021

Peut-on rire (ou parler) de tout? Pour le Hezbollah, la réponse est non. Hassan Nasrallah, les combattants de sa branche armée et, de manière générale, la cause de la résistance sont des figures sacralisées, intouchables. Attention aux trublions qui oseraient tester sa patience. Ceux qui s’y essayent essuient des attaques au vitriol sur les réseaux sociaux et dans les médias proches de la milice.

Hussein Kaouk est le dernier à en avoir fait les frais. Jeune comédien en pleine ascension, il a créé, pour les besoins d’un show télévisé, un personnage de jeune chiite proche du Hezbollah, qui s’interroge toutefois sur le rôle du parti alors que la crise s’accentue dans le pays. « Ce qui gêne profondément le Hezbollah, c’est que Hussein Kaouk, soit chiite et vive en banlieue sud (bastion du Hezbollah, NDLR). Il a popularisé un personnage qui nous ressemble », résume la journaliste Luna Safwan. Comme d’autres consœurs issues de la communauté chiite, elle a fait l’objet de campagnes de diffamation. « Que la critique vienne de l’intérieur est inacceptable pour le parti: cela montre l’existence de voix dissonantes alors que le Hezbollah et son allié Amal veulent en être l’unique porte-parole ».

Raids numériques
C’est le dernier sketch de Hussein Kaouk qui a mis le feu aux poudres. Il y incarne un tueur à gages qui raconte comment il s’est débarrassé de ses victimes, des représentants des partis politiques dont l’un du Hezbollah. « Je ne pouvais pas lui tirer dessus. Il était blindé », s’amuse-t-il en jouant sur le terme arabe « mdraa », qui signifie à la fois « invulnérable » et « en avoir plein les poches ». « Je lui ai alors dit que la livre était redescendue à son niveau d’avant la crise. Il est mort sur le coup! » Le Hezbollah paie en effet ses miliciens en dollars qu’ils échangent sur le marché parallèle à un cours très avantageux alors qu’une majorité de la population survit depuis la dévaluation de la monnaie locale, avec un salaire de misère. « C’est de notoriété publique, s’est défendu Hussein Kaouk à la télévision, il n’y a pas un foyer en banlieue sud où on ne blague pas dessus ».

L’unanimité populaire n’a pas empêché une violente campagne de dénigrement contre le jeune humoriste. Le quotidien Al-Akhbar, proche du Hezbollah, a pointé du doigt les « comédiens qui diabolisent l’environnement de la Résistance à la télévision » tandis qu’une attaque coordonnée et simultanée, menée par plusieurs centaines d’internautes, démarrait sur les réseaux sociaux. « Ces raids visent à terroriser afin de contraindre celui qui est attaqué à s’autocensurer voire à se taire », explique Ayman Mhanna qui dirige la Fondation Samir Kassir, créée en hommage à l’intellectuel libanais assassiné en 2005. Des appels à la lapidation de l’acteur sont même apparus, certains comptes appelant à « l’écorcher vif », selon le journal L’Orient-Le Jour.

Ce type de raids numériques est l’un des outils de la « guerre de l’information » dans laquelle des pays comme la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran et les pays du Golfe sont passés maître. Au Liban, le Hezbollah est le groupe qui en domine le mieux les rouages, selon Nasri Messara, enseignant à l’université Saint-Joseph, auteur de rapports sur le cyberharcèlement. « Sa cyberarmée se compose d’une centaine d’individus tout au plus, mais elle est très bien organisée. À chaque fois, elle recourt à des influenceurs très bien ciblés, souvent des journalistes proches, moins souvent des faux profils », relève-t-il. D’après le quotidien britannique The Telegraph le Hezbollah a même créé au Liban dès 2012 des centres de formation dédiés dont la réputation attire des « étudiants » du monde entier.

Tarek Bitar en danger
Au Liban, ces techniques ont été mises à contribution lors du mouvement de contestation de 2019, dont des protagonistes se sont vus conspués pour avoir « fait le jeu des ambassades étrangères ». Cet automne, cela a été autour du juge Tarek Bitar chargé de l’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth. En quelques jours, 40 000 tweets se sont échangés autour de ses responsabilités, l’accusant « d’être biaisé » et d’importer la « fitna » (la division) au sein de la société. Pire, sous le slogan « Bitar a du sang sur les mains »,le magistrat a été tenu pour responsable des sept morts des événements de Tayouné d’octobre dernier. « Une minorité sature l’espace social, nous faisant croire que leur opinion est majoritaire. À force, on cesse de se demander : “Qui sont les responsables de l’explosion au port?” pour s’interroger : “Ce juge est-il vraiment impartial?” Les partisans du Hezbollah détournent ainsi l’attention. De ce point de vue, ils gagnent la partie », ajoute Nasri Messara.

Pour les victimes, le péril est réel : la vie de Tarek Bitar serait aujourd’hui en danger, aux dires de hauts fonctionnaires. Le cas de l’intellectuel Lokman Slim, tué par balle en février dernier dans le sud du pays par des inconnus, est dans toutes les mémoires. Car le schéma se répète : au moment de son assassinat, une campagne sur les réseaux sociaux a présenté le militant comme un agent d’Israël ou des États-Unis, justifiant du coup son élimination. « Le Hezbollah se déresponsabilise. Quand on crée un climat de haine, un individu peut ensuite vouloir passer à l’action, à l’image de ce qui s’est passé en France pour Samuel Paty », reprend Ayman Mhanna. En France, le gouvernement a décidé d’agir : un délit de cyberharcèlement groupé a été institué. Mais au Liban, où il existe pourtant un bureau de lutte contre la cybercriminalité, les autorités regardent résolument ailleurs quand il s’agit des partis politiques au pouvoir.

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