SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Convoqué par le bureau d’investigation criminelle, Mohammad Nimer dénonce un « État policier »

Lundi 14 mars 2022

La répression de la liberté d’expression a encore frappé au Liban. Le journaliste politique Mohammad Nimer, qui dirige le site d’informations Grand LB, a fait l’objet d’une note d’information présentée par la présidence de la République après avoir publié, jeudi dernier, un article intitulé « Comment le Courant patriotique libre (CPL) a financé sa campagne électorale ». M. Nimer était appelé à se présenter lundi matin au bureau d’investigation criminelle, au Palais de justice de Beyrouth. Une convocation à laquelle il a refusé de se présenter.


Dans l’article incriminé, le journaliste écrit que « certains PDG de banque, convoqués pour une enquête concernant des dossiers financiers, ont été notifiés par un conseiller constitutionnel de haut rang au palais présidentiel de la nécessité de payer une certaine somme » pour ne pas être inquiétés par la justice. « Ces sommes devraient ensuite être utilisées pour financer la campagne électorale du CPL », écrit-il encore.


La présidence de la République a rapidement diffusé un démenti, avant de déposer une note d’information contre le rédacteur en chef du site. « Nous avons immédiatement publié ce démenti. Certes, l’article évoque ce qui ressemble à du chantage, mais il ne mentionne pas la personne du président de la République. Sauf que Baabda a décidé d’aller plus loin en présentant une note d’information à mon encontre près la Cour de cassation » , explique Mohammad Nimer à L’Orient-Le Jour. « Il s’agit d’un règlement de comptes en raison de mes prises de position politiques », estime-t-il. Le site d’informations Grand LB affiche une ligne éditoriale assez critique envers la présidence de la République, le CPL et le Hezbollah.

« Le bureau d’investigation criminelle m’a notifié d’une convocation lundi à 10 heures au Palais de justice de Beyrouth, poursuit le journaliste. Je refuse de m’y rendre, car ce bureau n’est pas habilité à traiter des plaintes visant des journalistes ou des médias. J’assumerai mes responsabilités devant l’instance concernée » , ajoute-t-il, en référence au tribunal des imprimés.Contactée par L’OLJ, une source informée de la position de Baabda nie toute implication de la présidence dans la convocation du journaliste. « Dans son démenti, la présidence de la République a tout simplement indiqué que ce texte (publié le 10 mars) faisait office de note d’information à l’adresse de la justice. Je suppose que le parquet s’est alors saisi de l’affaire », explique cette source qui a requis l’anonymat. Cette source réfute par ailleurs les accusations d’atteinte à la liberté d’expression. « Il y a différence entre liberté d’expression et informations calomnieuses », se contente-t-elle de commenter. Quant à la convocation de Mohammad Nimer par le bureau d’investigation criminelle et non par le tribunal des imprimés, la même source estime que « c’est le parquet qui décide quelle instance doit examiner le dossier ».


Vague de solidarité

Depuis l’annonce de sa convocation, Mohammad Nimer a fait l’objet d’une vague de solidarité de la part de juristes, de journalistes et de militants qui l’ont exhorté à ne pas se rendre au bureau d’investigation criminelle. « J’ai été contacté, entre autres, par vingt-huit avocats, l’ordre de la presse, l’ordre des journalistes, l’association Skeyes pour les médias et la liberté culturelle et encore par le syndicat alternatif des journalistes, indique le journaliste. Ce genre de convocations visant des militants ou des membres du secteur des médias montre que l’État policier s’étend de plus en plus, ce qui prouve que le pouvoir est dans un état de délabrement avancé », analyse-t-il. Roula Mikhael, directrice exécutive de l’ONG Maharat qui lutte pour la promotion de la démocratie et de la liberté d’expression, met en garde, pour sa part, contre une répression grandissante de la part des autorités. « Toute convocation en justice pour des opinions exprimées est problématique. La parole fait-elle à ce point peur ? se demande cette militante. Il est désormais interdit de critiquer des responsables ou des figures publiques. Or, ces personnes-là doivent rendre des comptes, quelle que soit la position qu’elles occupent. » Mme Mikhael rappelle par ailleurs que « le Liban vient d’être placé, pour la première fois, dans la catégorie des régimes autoritaires », en référence à un rapport publié début février par l’Economist Intelligence Unit (EIU), le bureau de recherche du groupe britannique The Economist (voir L’OLJ du 3 mars 2022). « Cette classification est bel et bien justifiée, soupire-t-elle. Les autorités sont en train de museler les voix qui les dérangent. Nous baignons dans une véritable culture de l’impunité et il n’y a aucun garde-fou malheureusement. Les responsables politiques considèrent qu’ils sont au-dessus de la loi », poursuit Mme Mikhael. « Aujourd’hui, seule la solidarité de la société civile peut nous permettre de faire face à la répression et de nous protéger. La société civile doit s’unir, sinon rien n’empêchera les autorités de continuer sur leur lancée », conclut-elle.

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