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SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Sous les bombes, le devoir d’informer

Source 22-med
Tuesday , 17 March 2026
Photo credit: Edward Sfeir

Le journaliste et activiste Samir Kassir l’a bien dit « Quand j’entends le mot pistolet, je sors mon stylo ! ». Mais que peut vraiment le stylo d’un journaliste face à des obus et une guerre qui n’épargne personne ? Au Liban, nombreux sont les obstacles qui se dressent en face de nous. Des reporters continuent malgré tout de documenter le conflit au plus près, pour témoigner et préserver une trace des événements au cœur d’une région sous tension.

À Beyrouth, la journée commence souvent par un réflexe devenu mécanique : vérifier les alertes, les réseaux sociaux et les déclarations militaires. Depuis octobre 2023, l’actualité au Liban ne se contente plus d’être rapide. Elle est devenue imprévisible, permanente et potentiellement mortelle.


Dans mon pays où les crises se succèdent depuis des années : effondrement économique, explosion au port de Beyrouth, paralysie politique, la guerre entre l’armée israélienne et le Hezbollah a ouvert un nouveau front,  celui du journalisme en zone de conflit permanente.


Selon une étude de la Fondation Maharat, les journalistes libanais ont été directement exposés aux violences. Onze journalistes ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, et plusieurs autres ont été gravement blessés lors de frappes dans le sud du Liban.


Mais les statistiques ne disent pas tout. Derrière elles se cachent des vies suspendues, des carrières interrompues et des journalistes qui, malgré la peur, continuent d’écrire, filmer et témoigner.


Une guerre qui envahit la vie quotidienne

Dans les rédactions de Beyrouth, la guerre n’est pas seulement un sujet : elle est devenue le cadre permanent du travail.

Ghiwa Khairallah, journaliste au quotidien Annahar, raconte un quotidien qui ne laisse plus de place au reste. « On est toujours sur le qui-vive. Il n’y a plus de jour de congé. La guerre devient le quotidien. »


Son travail consiste surtout à produire des analyses pour contextualiser les événements, une tâche devenue plus urgente encore face au flot d’informations. « Il faut que les gens voient au-delà des frappes. »


Mais la pression s’est brutalement intensifiée. Les délais de production ont été divisés par deux, tandis que les réseaux sociaux imposent un flux continu d’informations à vérifier. « Avant, je faisais un sujet d’analyse en cinq ou six heures. Aujourd’hui j’en ai à peine trois. »


La guerre déborde rapidement du cadre professionnel. « Tu n’as plus de vie. Tu ne fais rien que travailler. J’ai dû arrêter les préparatifs de mon mariage. »


Chaque matin, le trajet vers la rédaction rappelle l’incertitude. « Je me sens en sécurité au bureau, mais tous les jours en allant au travail, je sais que cela pourrait être le dernier. »

Dormir pendant la guerre

Dans certains cas, le travail journalistique se déroule loin du terrain mais au cœur d’une autre forme de violence : l’attente permanente.


Ranine Awwad, journaliste environnementale pour Daraj, travaille depuis un petit studio à Beyrouth. Les bombardements et les alertes rythment ses journées… et ses nuits. « Je n’arrive pas bien à dormir entre les news, les bombardements et la famille. Mes parents habitent au Liban Sud. J’ai peur pour eux. » Son appartement de vingt mètres carrés est devenu à la fois rédaction, refuge et prison. « Je reste dans mon studio à travailler 24 heures sur 24. On sort à peine au supermarché, entre une frappe et l’autre. »


La guerre bouleverse également les trajectoires professionnelles. Un voyage en Belgique pour participer à un think tank sur le climat, prévu de longue date, a dû être annulé. « C’est mon deuxième voyage annulé à cause de la guerre. Après mon master au Royaume-Uni, je suis revenue au Liban… mais aujourd’hui la vie est vraiment infernale. »


Sur le terrain, le risque permanent

Pour les reporters de terrain, le danger est encore plus direct. Mounir Kabalan, journaliste freelance, passe ses journées à se déplacer entre les zones frappées, les villages frontaliers et les centres de déplacés. « Depuis le début de la guerre, j’ai compris qu’il n’y avait plus de place pour autre chose. Mes journées terrain durent 13 à 14 heures. » Chaque sortie comporte une part d’inconnu : « Je quitte la maison sans aucune garantie de retour. »


Au-delà de la peur, le journaliste décrit une tension psychologique constante. « Les scènes qu’on voit sur le terrain sont déplorables. Mais une fois sur place, j’oublie mon côté humain. Je dois me concentrer sur le travail. » Car dans ce contexte, l’État reste largement absent. « Nous sommes livrés à nous-mêmes face aux missiles. Les syndicats ne font rien pour nous aider. »


Une rédaction sous pression permanente

Dans les médias audiovisuels, la pression est encore plus intense. Les chaînes d’information doivent alimenter l’antenne 24 heures sur 24, souvent avec des équipes réduites.


À la télévision nationale, Télé Liban, Mireille Ibrahim vit au rythme d’une actualité qui ne s’arrête jamais. « Les journées sont très longues avec la couverture 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Le stress est énorme. » La journaliste explique que les crises successives ont épuisé les professionnels des médias.


« Cela fait six ans que nous passons de crise en crise. Les journalistes sont à bout de nerfs. »
 La guerre a aussi des conséquences personnelles. « J’ai dû arrêter ma thèse de doctorat et mes activités de consultante. » Pourtant, malgré la fatigue et la précarité du métier, elle continue : « Nous avons une mission envers le peuple et une responsabilité envers notre pays. »


Une guerre régionale, un rythme infernal

Dans la rédaction de L’Orient‑Le Jour, Suzanne Baaklini observe un phénomène similaire : la guerre absorbe tout le reste. « On a arrêté tous nos papiers en cours. La guerre a pris le dessus. » Les journalistes travaillent désormais à des horaires décalés, souvent tard dans la nuit, au rythme des frappes et des déclarations militaires. « On est scotché à nos écrans 24 heures sur 24. Le rythme est infernal. » Pour cette journaliste expérimentée, le conflit actuel possède une dimension particulière, car « cette guerre n’est pas seulement libanaise, elle est aussi régionale. » Et l’imprévisibilité des bombardements alimente une tension constante. « La pression psychologique est énorme car nos bureaux sont près de la banlieue sud » raconte la journaliste.


Quand la guerre laisse des traces

Certains reporters portent les cicatrices de plusieurs décennies de conflits. Patricia Khoder, fondatrice du média Beyrouth 360, couvre les guerres depuis les années 1990, du Liban à l’Irak. Pour elle, le Liban reste le terrain le plus dangereux. « Ici, il y a des milices partout. Et souvent, ce qu’on voit est faux. »


Elle raconte avoir récemment été arrêtée pendant plusieurs heures par des miliciens du Hezbollah à l’entrée de la banlieue sud de Beyrouth. Mais ce qui marque le plus durablement les journalistes de guerre n’est pas toujours la violence immédiate. « Les scènes que tu vois restent à jamais avec toi. Un journaliste de guerre reconnaît l’odeur de la chair humaine. » Une phrase qui résume brutalement l’expérience accumulée sur des décennies de conflits.


Entre menaces et hostilité

Pour certains journalistes, la difficulté ne vient pas seulement des combats. Arthur Sarradin, reporter couvrant le Liban pour plusieurs médias internationaux, évoque une autre réalité : la méfiance croissante envers les journalistes. « Ni l’armée ennemie ni les citoyens libanais n’apprécient vraiment les journalistes ». L’accès à certaines zones nécessite des autorisations multiples, parfois coûteuses, « de l’armée, des renseignements et du Hezbollah pour couvrir certaines zones. »


À cela s’ajoutent les menaces et le harcèlement en ligne. « Je reçois parfois des menaces de mort. » Face à l’ampleur du conflit, le sentiment d’impuissance est difficile à éviter, car « tu es seul face à une histoire trop grande pour être racontée. »


Un soutien encore insuffisant

Face à ces risques, certains organismes tentent de soutenir les journalistes. La Fondation Samir Kassir, dirigée par Ayman Mhanna, fournit notamment casques, gilets pare-balles et formations à la sécurité en zone hostile. La fondation propose également un soutien psychologique et financier, notamment pour les journalistes déplacés ou traumatisés. Depuis 2018, près de 400 journalistes ont participé à ses formations. Témoins d’un pays qui vacille.


Au Liban, les journalistes ne sont pas seulement des observateurs de la guerre. Ils en deviennent parfois les chroniqueurs les plus proches, ceux qui racontent la violence au jour le jour. Arthur Sarradin le rappelle : « On peut être dommage collatéral comme on peut être cible directe ». Et parfois même ceux qui en paient le prix.

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