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Classement RSF 2021 : la Covid-19 au Moyen-Orient, énième maladie d’une presse déjà à l'agonie

Mardi 20 avril 2021
Au Moyen-Orient, dans un contexte de mécontentement populaire exacerbé par la pandémie de la Covid-19, la crise sanitaire a révélé l'état inquiétant d’une presse tuée à petit feu par des politiques répressives. La zone reste toujours aussi sombre sur la carte, avec 12 pays classés dans les zones rouge et noire du Classement, où la situation de la presse est considérée comme difficile et très grave. L’immobilisme flagrant de ces pays explique l’absence d'évolutions significatives au Classement.

 

Chiffres camouflés, médias condamnés à relayer les communiqués officiels... Dans les pays les plus autoritaires du Moyen-Orient, la pandémie a été l’occasion de poursuivre, voire même de renforcer des pratiques déjà existantes de musellement de la presse. L’Arabie saoudite (170e), l’Egypte (166e) et la Syrie (173e, +1) bénéficiaient déjà d’un contrôle quasi total des médias par le biais de lois très restrictives vis-à-vis de la liberté de la presse et d’organes de régulation. A la faveur de la pandémie, ces pays ont réaffirmé leur monopole de l’information. En Egypte, où la loi permet de bloquer des médias et d’emprisonner des journalistes pour “diffusion de fausses nouvelles”, le gouvernement a interdit la publication de chiffres autres que ceux fournis par le ministère de la Santé et a bloqué plus d’une trentaine de sites et de pages au plus fort de la pandémie. Aucune remise en cause du bilan officiel ou réflexion suggérant que les chiffres sont minimisés ne sont tolérées. La correspondante du Guardian Ruth Michaelson en a ainsi fait les frais en mars. Pour avoir rédigé un article citant une étude qui montrait que les chiffres avancés seraient en-deçà de la réalité, la journaliste a été purement et simplement expulsée du pays. 

Le contrôle de l’information a affecté également la Syrie, où la population a longtemps été confrontée à un véritable blackout de l'information concernant la circulation du virus. Alors que les pays voisins comme l’Iran et le Liban, qui ont des troupes déployées en Syrie, étaient déjà touchés de plein fouet par la pandémie, les médias officiels syriens ont maintenu pendant des semaines qu’aucun cas de coronavirus n'avait été enregistré sur le territoire, laissant les citoyens dans l’incertitude la plus totale. Comme en Egypte, le gouvernement a décrété que l’agence de presse officielle Sana serait la seule source d’information valable. Dans la région, le monopole de l’information est tel qu’en Arabie saoudite, le syndicat des journalistes - pourtant proche du pouvoir - a constaté une baisse d’audience des médias, les citoyens s'informant désormais directement auprès des sites officiels des autorités, sans passer par l’intermédiaire des organes d’information. 

Quand une crise en cache une autre

Si, dans la région, la situation des journalistes au Liban (107e, -5) a été plus enviable pendant plusieurs années, cet état de fait est fortement remis en question. Informer librement, notamment sur la corruption, devient de plus en plus une activité à haut risque, comme l’a rappelé l’assassinat par balles, en février, du journaliste et analyste politique spécialiste du chiisme Lokman Slim. La reprise des mouvements de protestation et des manifestations, qui avaient été mis entre parenthèses pendant la période du couvre-feu dû à la pandémie, place également les journalistes en première ligne, alors que les cas d’agressions par les manifestants et les forces de l’ordre se banalisent. Ces différents éléments expliquent la chute de 5 places au Classement 2021 de RSF, ce qui représente l’une des baisses significatives de l’année.

 

Parallèlement, la méfiance de la population à l'égard des médias traditionnels (souvent liés à des mouvements politiques) et des élites dirigeantes s’est traduite par une augmentation de la demande d’information libre et indépendante via des sources alternatives. Le site d’information Daraj, qui avait mis en place un onglet dédié aux actualités sur la pandémie, a ainsi enregistré une hausse de près de 50 % de ses visiteurs. 


Cet engouement pour l’information indépendante est une note d’espoir pour la presse de la “Suisse du Moyen-Orient”, alors que la situation des journalistes, déjà fortement dégradée par une crise politique et économique sans précédent, s’est encore aggravée avec l’arrivée de la pandémie. Plusieurs médias ont été contraints de réduire leur personnel, voire de fermer, rejoignant ainsi la liste de ceux qui avaient déjà cessé leur activité, comme Future TV ou The Daily Star. Les journalistes se sont retrouvés dans une grande précarité. Nombre d’entre eux attendent d’ailleurs toujours le versement de leurs salaires, non versés depuis des mois. 

Un révélateur d’autoritarisme

Le droit à l’information a également été mis à l’épreuve dans d’autres pays de la région qui cherchent à étouffer les conséquences sociales de la pandémie. La multiplication des arrestations et les interdictions de publications sont venues renforcer l’arsenal de mesures restrictives déjà utilisées. Ainsi, en Jordanie (129e, -1), deux représentants de la chaîne Roya TV ont été brièvement emprisonnés en avril pour avoir diffusé un reportage dans lequel des habitants d’un quartier populaire de la capitale, Amman, se plaignaient du couvre-feu et de l'impossibilité pour eux de gagner leur vie. Alors que la pandémie a cristallisé le mécontentement et encouragé les enseignants à manifester pour demander des augmentations de salaire, les autorités ont aussi émis des interdictions de publication pour empêcher les médias et les citoyens de diffuser les images de ces rassemblements. 

 

Du côté de l’Irak (163e, -1), les médias, mobilisés dans la couverture des manifestations antigouvernementales au Kurdistan irakien - qui se sont intensifiées avec le gel des salaires des fonctionnaires et les différentes mesures de restrictions de déplacements - se sont vus accusés d’inciter à la rébellion et d’encourager les manifestants à l'irresponsabilité. La chaîne NRT TV a ainsi été sanctionnée par une interdiction d’émettre décrétée par le gouvernement. Quant aux journalistes indépendants, qu’ils soient sur le terrain ou  qu’ils relaient les informations via les réseaux sociaux, la répression ne les a pas épargnés. Trois d’entre eux, arrêtés en octobre 2020, viennent d'être condamnés à six ans de prison pour “atteinte à la sécurité nationale”, notamment pour des faits d’espionnage. 

 

Confrontés à une situation sanitaire, économique et politique échappant à leur contrôle, la plupart des Etats de la région ont ainsi cédé à un réflexe de reprise en main autoritaire. Au lieu de permettre aux médias de contribuer à la diffusion d’informations fiables et d’assumer leur rôle de quatrième pouvoir, ils ont choisi d’affaiblir encore un peu plus la liberté de la presse, déjà dans une situation peu enviable, au risque de laisser une trace durable dans le paysage médiatique. 

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