SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Quand le pouvoir policier multiplie les dérives

Mercredi 21 octobre 2020

Et rebelote ! Les intimidations de contestataires reprennent de plus belle, à un rythme particulièrement soutenu, à coups de convocations auprès de divers services de sécurité, la cybercriminalité ou la police criminelle. À coups d’arrestations aussi, de mandats d’arrêt lancés par une justice inique et proche des sphères du pouvoir à l’égard de citoyens désespérés, interdits de se rebeller face à la criminelle négligence qui a soufflé leurs logements et emporté leurs proches, le 4 août dernier. Comme si les autorités n’avaient rien de mieux à faire, en ce premier anniversaire du début du soulèvement populaire, que de museler les citoyens qui utilisent leur pensée, leurs mots et leur plume, pour dénoncer la corruption, le vol des deniers publics, la mauvaise gouvernance, l’effondrement de leur État et de leur monnaie… et cet enfer dans lequel les hommes du pouvoir les ont plongés.


La mobilisation populaire contre l’État policier

C’est pour avoir accusé sur les réseaux sociaux le chef de l’État Michel Aoun d’avoir « mené le pays en enfer », que le collectionneur et antiquaire Gabriel Daher, auteur d’expositions à succès, a été placé sous les verrous hier et pour une journée entière après avoir été entendu par la cybercriminalité, suite au mandat de dépôt émis contre lui par la procureure générale près la cour d’appel du Mont-Liban, Ghada Aoun. Il a été relaxé en fin d’après-midi, sous caution d’élection de domicile, pour raisons médicales. Cet amateur d’art, sympathisant de la contestation populaire, avait pourtant repris les propos du chef de l’État annonçant le 21 septembre dernier, lors d’une conférence de presse, que le pays se dirigeait vers l’enfer. Dans un autre post plus corsé, M. Daher avait également publié une photo du président, avec une mention insultante pour sa personne. La juge Aoun proche du pouvoir a aussitôt accusé l’homme de 66 ans « d’outrage » au président de la République, et « insisté pour qu’il soit arrêté malgré ses problèmes de santé, oubliant au passage que cet habitant d’Achrafieh a tout perdu dans la double déflagration du 4 août », dénonce à L’Orient-Le Jour l’avocat Ayman Raad, qui défend les droits de M. Daher, en tant que membre du Comité d’avocats de défense des manifestants. Le capital sympathie de Gabriel Daher aidant, l’indignation des internautes a explosé. Des protestataires ont manifesté devant le bureau de lutte contre la cybercriminalité. D’autres ont annoncé leur intention de manifester devant le domicile de Ghada Aoun, à Achrafieh. Sur les réseaux sociaux, « l’État policier » est montré du doigt. « On est tous Gaby Daher », écrit sur Facebook une femme, en colère. Et ce qui a mis de l’huile sur le feu, c’est qu’outre la plainte pour atteinte à la personne du chef de l’État, la juge Aoun a, elle aussi, porté plainte à titre personnel dans l’affaire. « Elle n’a pas le droit d’accuser et d’être juge. C’est inadmissible ! » gronde Ayman Raad. « Un manquement flagrant à l’impartialité de la justice », note-t-il, rappelant que « Gabriel Daher est un historien pacifique, qui jouit d’une grande notoriété, et qui n’a jamais publié de posts politiques avant le drame du 4 août ». « Mais peut-être qu’à travers cet amateur d’art, veut-on faire pression sur son frère, Pierre Daher, patron de la chaîne télévisée LBCI ? » se demande l’avocat. Gabriel Daher est libre. L’affaire n’est pourtant pas close. La justice doit suivre son cours. Car, au Liban, pour avoir porté atteinte au « prestige » du chef de l’État, on risque la prison et l’humiliation. L’occasion de rappeler la boutade pleine d’humour de l’ancien président français Jacques Chirac à un homme qui l’avait traité de « connard », lors d’un bain de foule. « Enchanté, moi, c’est Chirac », avait-il alors répondu.

Riad Kobeïssi, Lucien Bourjeily, Ziad Itani…

L’affaire est loin d’être un acte isolé. Elle coïncide avec la convocation, hier, par la police criminelle du journaliste de la chaîne télévisée al-Jadeed, Riad Kobeïssi. Ce dernier avait lancé des accusations contre le président de la République, affirmant qu’il serait impliqué dans la libération de l’émir du Captagon, un prince saoudien arrêté pour narcotrafic à Beyrouth en 2015. Des sources du milieu judiciaire, citées par M. Kobeïssi, avaient rapporté que le directeur des douanes Badri Daher, actuellement sous le coup d’une instruction dans cette affaire de narcotrafic, avait affirmé lors de son interrogatoire que le président Aoun lui avait demandé de lever l’interdiction du prince saoudien de quitter le territoire libanais. « Je me suis bien rendu à la convocation. Mais lorsqu’on m’a demandé quelles étaient mes sources, j’ai répondu que j’avais le droit de ne pas les dévoiler », a affirmé le journaliste à L’Orient-Le Jour.

Lundi, le réalisateur et activiste Lucien Bourjeily avait été retenu à un barrage de l’armée pour deux bonnes heures à la rue Badaro, alors qu’il se trouvait à bord de sa voiture. « J’ai failli être arrêté et mon téléphone a été confisqué parce que dans le coffre de ma voiture, j’avais des ballons de peinture et des pancartes contre les voyous au pouvoir », accuse-t-il. « Comble de l’absurdité, des armes (illégales) circulent librement dans le pays, et dans certaines régions on s’entretue ouvertement sans que les autorités ne disent mot. Et c’est moi qu’on veut arrêter parce que je critique le pouvoir de manière pacifique », lance-t-il à L’OLJ. La mésaventure du jeune réalisateur n’a pas duré. Rapidement alertés par ses photos et le partage de sa localisation, des activistes et avocats défenseurs du mouvement de contestation ont accouru pour le soutenir, entraînant des contacts à haut niveau et sa relaxe immédiate.

Lorsqu’un accord politique se dessine…

L’augmentation flagrante des atteintes à la liberté d’expression n’échappe pas aux associations de défense des libertés publiques et des droits de l’homme. « Dès qu’une sorte d’accord politique se dessine entre les partis au pouvoir, l’atmosphère devient de plus en plus répressive », regrette Ayman Mhanna, directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir pour la liberté de la presse et culturelle. « Depuis que la nomination de Saad Hariri au poste de Premier ministre se confirme, nous assistons à un réveil des bonnes vieilles habitudes », déplore-il, énumérant les arrestations et les intimidations en série, parmi lesquelles « la convocation, il y a quelques jours, de Ziad Itani, l’acteur qui a osé s’en prendre à la personne qui l’avait torturé (en 2017-2018) ».

Revenant sur l’arrestation de Gabriel Daher, M. Mhanna observe que le pouvoir se focalise sur certaines personnes, pratiquant une justice « sélective et arbitraire », alors que les citoyens « insultent par millions la classe au pouvoir ». « Le plus choquant, ajoute-t-il, c’est que les victimes du crime abject du 4 août n’ont accès à aucune forme de justice, alors que toutes les personnes qui ont contribué de quelque façon que ce soit à l’explosion des 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium ne sont pas inquiétées ». Ce qui interpelle particulièrement Mohammad Najm, responsable de l’observatoire Muhal pour la liberté d’expression au sein de l’association Smex et militant pour les droits sur la toile, c’est que « la liberté d’expression rétrécit comme peau de chagrin, de manière inversement proportionnelle à l’augmentation des souffrances de la population ». « Ghada Aoun est le symbole d’un pouvoir qui ne fait plus la distinction entre le président et la justice », souligne-t-il, dénonçant « les détentions et intimidations à la pelle ». « Entre octobre 2019 et octobre 2020, 60 internautes ont été convoqués », selon l’observatoire Muhal. « Et ces pratiques sont inacceptables, d’autant que l’armement illégal demeure impuni », martèle le militant. Chose encore plus grave, c’est que le pouvoir policier n’en a cure.

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