SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

De jeunes médias tentent d’ébranler le système libanais

Source Le Figaro
Lundi 22 février 2021

«Pas une chaîne de télévision n’interrompt ses programmes pour accorder la priorité à l’assassinat de Lokman Slim», déplorait la journaliste Luna Safwan sur Twitter peu après l’annonce de la nouvelle qui ébranle une nouvelle fois le Liban. Celle qui considérait l’intellectuel tué dans le sud du Liban comme son mentor dénonce, avec beaucoup d’autres, la déliquescence de la justice, inféodée au système politique libanais, au point qu’assassinats politiques et attentats restent impunis. Mais elle s’attaque aussi aux médias, également assujettis à ce système. «Les médias sont tellement politisés, que personne n’a de réponse à des questions fondamentales. Notre ambition est de les poser, sans tabou, et de tenter d’y répondre», expliquait au Figaro il y a quelques semaines celle qui a été chargée de relancer en 2021 NOW, un site anglophone en ligne, avec une dizaine de journalistes. Leur ambition est, à l’instar d’une poignée de nouveaux médias indépendants, de tenter une sorte de soulèvement journalistique afin de briser l’emprise sur l’opinion publique libanaise.

 

Faute d’accès aux médias, les voix qui cherchaient à s’élever pour avertir des dangers de la crise, qui a fini par éclater en octobre 2019, n’étaient tout simplement pas entendues. Tandis que les discours rassurants des banquiers et des responsables politiques emplissaient les ondes. La réputation du Liban d’être un havre pour la liberté de la presse au Moyen-Orient est largement usurpée. Historiquement, Beyrouth a longtemps été une plaque tournante libérale au sens positif du terme, alors que son environnement arabe était marqué par l’autoritarisme. Mais «aujourd’hui, les médias traditionnels font partie intégrante du système. C’est parce que nous y avons tous travaillé et vécu beaucoup de frustration, que nous avons voulu créer une structure indépendante, afin de défendre une certaine idée du journalisme, au service de l’intérêt général», explique Lara Bitar, rédactrice en chef de Public Source, qui devrait compter une dizaine de contributeurs fixes au bout d’un an d’existence.

 

De fait, une étude de Reporters sans frontières et de la Fondation Samir Kassir (créée en hommage à l’intellectuel libanais assassiné en 2005), confirme à quel point l’actionnariat des principaux médias est concentré dans les mains d’une dizaine de familles au sein de l’oligarchie politique, financière et commerciale qui dirige le pays. «43 % des médias couverts par l’étude comptent au moins un membre de ces familles dans leur capital ou leur conseil d’administration - ou les deux. Plus d’un tiers appartiennent également directement à l’un d’entre eux.» À titre d’exemple, la famille du premier ministre Saad Hariri, est l’actionnaire principal de deux quotidiens arabophones, dont An-Nahar, du seul quotidien anglophone du pays, de Radio Orient, et de la chaîne al-Mustaqbal éponyme de son parti politique. Al-Manar est la voix du Hezbollah ou encore OTV, celle du parti du président de la République, Michel Aoun, qui a obtenu une licence à son retour d’exil en 2005, les autres courants politiques ayant chacun eu leur droit d’accès aux ondes dans les années 1990.

 

À ce contrôle direct sur les médias, s’ajoutent une censure et une répression de plus en plus décomplexées des journalistes et blogueurs qui s’aventurent à critiquer trop fortement des figures officielles, dénonce Ayman Mhanna, directeur de la Fondation Samir Kassir pour qui le climat est à la nette détérioration des libertés publiques. Pour beaucoup, l’assassinat de l’intellectuel Lokman Slim, connu pour son opposition ouverte au Hezbollah, pourrait même signaler une dérive plus grave encore.

 

Mais la crise qui a propulsé la société et l’économie libanaises dans une chute sans fin, ébranle aussi cet édifice politico-médiatique. Pour des raisons financières d’abord, les différents journaux et télés subissant de plein fouet l’effondrement des revenus publicitaires et la dévaluation de la livre. Mais aussi et surtout en raison de la crise de confiance.

 

«La crise a opéré un virage de l’opinion à 180 degrés. Les gens étaient déboussolés. Ils voulaient comprendre. À travers des figures nouvelles. Leur rejet des responsables politiques et de leurs discours éculés est manifeste. Ils se rendent compte que la politique publique repose sur des choix politiques par essence, alors que la culture dominante consistait jusque-là à séparer la politique et une prétendue vérité technique s’imposant à tous», témoigne Albert Kostanian, dont l’émission «20-30» est l’un des très rares espaces indépendants sur une chaîne traditionnelle libanaise, la LBC. Cette dernière ne dérogeant pas par ailleurs à la culture du marchandage de ses ondes.

 

Informer, expliquer, déconstruire les discours politiques dominants, dénoncer les violations des droits des femmes, des employés domestiques, des migrants, des homosexuels, produire de véritables enquêtes sur la corruption… elles sont une dizaine au moins de rédactions qui ont investi internet avec des modèles économiques variés, certains reposant sur des fonds privés, d’autres, sur des organismes internationaux de soutien aux médias, ainsi que des initiatives encore embryonnaires d’appel aux contributions et aux abonnements. Certains parviennent déjà à se distinguer par des exclusivités, à l’instar de Daraj qui a révélé une transaction financière entre l’une des plus grandes banques libanaises et une compagnie off-shore liée au gouverneur de la Banque du Liban.

 

S’il s’impose du point de vue des coûts, le choix du numérique répond aussi à une logique d’audience, celle des jeunes. «70 % de ceux qui nous suivent ont moins de 30 ans. L’enjeu pour nous était d’impliquer à nouveau les jeunes dans le débat public, car c’est le seul moyen pour qu’ils se réengagent en politique», fait valoir Jean Kassir, cofondateur de Megaphone qui se distingue depuis 2017 par des vidéos décortiquant les rouages du système libanais.

 

Il y a aussi une rupture avec la génération de la guerre (du Liban de 1975-1990). Celle de la «complaisance» avec un système qui a mené le pays à la faillite. «Nos parents ont tout accepté sous prétexte d’éviter le retour de la violence. Aujourd’hui ils se retrouvent sans rien», poursuit Jean Kassir, selon qui la nouvelle donne journalistique contribue grandement à faire avancer la bataille des idées. L’enjeu toutefois reste, selon lui, la structuration de mouvements politiques nouveaux, de syndicats, etc. les médias indépendants n’étant qu’une pièce du nouvel écosystème politique dont a besoin le Liban.

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