SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Empêcher le retour « aux raisons qui ont permis l’explosion criminelle du 4 août »

Samedi 22 août 2020

Depuis la double explosion criminelle du 4 août, qui s’est soldée par près de 180 décès, plus de 6 500 blessés, une vingtaine de disparus et plus de 300 000 sans-abris, des slogans appelant à continuer de parler de Beyrouth ont largement été relayés sur les réseaux sociaux. La population sinistrée n’en finit pas d’enterrer ses morts, de soigner ses blessés et de reconstruire les régions touchées.


Les journalistes et les médias n’ont pas été épargnés par cette apocalypse. Et c’est pour aider les professionnels blessés et reconstruire ce secteur « sur des bases plus fortes », parce que le retour au paysage médiatique qui prévalait avant le 4 août « n’est plus acceptable », que la Fondation Samir Kassir (SKeyes) lance son « Fonds pour la relance des médias », une initiative qui a pour objectif de soutenir le secteur et renforcer son renouvellement.


Sur le court terme, cette stratégie consiste à aider les journalistes blessés qui sollicitent son aide à poursuivre leur traitement médical ou à se procurer le matériel médical, d’autant que « certains journalistes, principalement ceux qui sont en free-lance, n’ont pas nécessairement l’assurance privée qui va couvrir les coûts supplémentaires » des traitements, explique à L’Orient-Le Jour Ayman Mhanna, directeur exécutif de SKeyes. Sur le plan psychologique, la fondation aidera les journalistes qui le souhaitent à obtenir l’assistance psychosociale nécessaire, en leur proposant le nom de spécialistes ou encore en couvrant le coût des séances suivies chez des experts choisis par les intéressés eux-mêmes.

Sur le court terme également, cette initiative vise à remplacer le matériel détruit, comme les appareils photos, les ordinateurs, les micros, les appareils de transmission… « au cas où celui-ci n’est pas assuré », mais aussi à « aider les médias à réparer les dégâts dans leurs bureaux et leurs lieux de travail ». « Facebook a lancé une initiative dans ce sens, souligne M. Mhanna. Nous coordonnons avec cette société pour encourager les gens à solliciter son soutien. Les médias qui ne sont pas éligibles à l’initiative de Facebook peuvent demander notre soutien et nous serons prêts à les accompagner. »


Journalisme d’investigation
Sur le long terme, l’initiative de SKeyes a pour objectif d’empêcher le retour « aux raisons qui ont permis l’explosion criminelle du 4 août », martèle M. Mhanna. « Les responsables sont naturellement les partis et les personnalités politiques qui ont noyauté l’administration et y ont érigé la corruption, ajoute-t-il. La mauvaise gouvernance au Liban a été une raison essentielle de ce drame. Mais celle-ci s’est également nourrie d’une presse très souvent complaisante à l’égard des autorités, qui a une culture faible de l’enquête, qui ne vérifie pas nécessairement les communiqués officiels, qui ne pose pas les bonnes questions… Nous ne voulons plus de cette presse, parce que nous considérons qu’elle porte également une responsabilité, même infime, dans la mauvaise gouvernance. Il faut que le choc du 4 août soit aussi un signal de réveil pour la presse sur son rôle afin d’éviter les prochains drames. »


À cet effet, SKeyes se concentre sur deux programmes : l’aide économique aux journalistes et l’incitation au journalisme d’investigation. Soulignant l’impact de la crise économique et financière sur les journalistes dont nombre « sont incapables de subvenir à leurs besoins les plus fondamentaux, d’autant qu’ils touchent l’intégralité ou une fraction de leurs salaires en livres », M. Mhanna fait remarquer que ces journalistes ne sont donc peut-être pas « en état psychologique ou préparés à effectuer un travail plus poussé et plus inquisitif ». « Nous savons que pour encourager les gens à faire du bon travail, il faut respecter leur labeur et leur donner les moyens matériels et humains », affirme-t-il.


Aussi, SKeyes propose-t-elle de soutenir ces journalistes en couvrant les scolarités de leurs enfants, les frais des assurances médicales de leurs familles, les frais de réparation des domiciles touchés par l’explosion, en les aidant à rembourser leurs dettes, notamment les prêts immobiliers… ce qui leur permettrait d’« effectuer un travail plus professionnel ». « Ce n’est pas une obligation, mais une sorte de contrat moral et éthique que nous espérons nouer avec les journalistes qui bénéficieront de ce soutien, pour changer au moins chez 10 à 15 % d’entre eux la façon de faire les choses et de contribuer à la reddition des comptes qui est nécessaire au Liban », assure-t-il.

En ce qui concerne le journalisme d’investigation, M. Mhanna fait remarquer que cette « culture est peu répandue au Liban ». SKeyes compte ainsi doter les journalistes « des moyens techniques, financiers, matériels et logistiques » susceptibles de leur permettre de conduire les enquêtes sur la mauvaise gouvernance et sur l’explosion du 4 août « dont nous avons vraiment besoin et que les Libanais méritent, surtout ceux qui ont été directement touchés, dans un contexte où le degré de confiance dans l’enquête officielle reste assez limité jusqu’à présent ».


SKeyes ne se substitue-t-elle pas au syndicat des journalistes ? « Le syndicat brille par son absence depuis longtemps, critique M. Mhanna. Nous n’avons pas attendu le 4 août pour constater à quel point il ne joue malheureusement pas son rôle. La balle est également dans la cour des syndicats pour prouver qu’à leur tour ils peuvent lancer des initiatives similaires ou meilleures. Mais il faudrait à cet effet des gages de crédibilité, d’efficacité, de transparence et d’indépendance à l’égard des groupes politiques. Ce sont des épreuves que les syndicats n’ont toujours pas réussi à relever. »


Promesses de dons de plus de 600 000 dollars
Pour financer ce projet, SKeyes a sollicité l’ensemble de ses partenaires internationaux. La réponse ne s’est pas fait attendre. À ce jour, elle a reçu des promesses de dons de plus de 600 000 dollars. Un premier contrat d’une valeur de 100 000 livres sterling a été signé avec Sigrid Rausing Trust. L’argent parviendra directement à la fondation qui s’occupera de l’achat direct du matériel, paiera les dépenses ou les remboursera après avoir vérifié les demandes qui lui parviennent sur la page dédiée à cette initiative sur son site web : https://www.skeyesmedia.org/en/Media-Recovery-Fund. Et ce « avec l’exigence de transparence de notre part, mais aussi de la part des journalistes ou des médias que nous soutenons », avance M. Mhanna.


Un projet certes ambitieux, alors que la majorité des médias sont détenus par des partis politiques, mais SKeyes est déterminée à le mener jusqu’au bout. « Le mal et les blessures sont tellement profonds au Liban que les projets dits réalistes ne seront pas à même de jouer leur rôle, insiste M. Mhanna. Nous connaissons la réalité des médias pour avoir publié avec Reporters sans frontières l’observatoire de la propriété des médias au Liban. Notre investissement va aux journalistes. Nous voulons croire qu’ils ont une capacité d’indépendance. Ce projet est une façon de leur dire qu’ils ne sont pas obligés d’être pris en otages par les appartenances politiques de leurs employeurs pour faire du bon travail. Nous assumons cette ambition. »

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