Au Liban, chaque guerre est aussi une épreuve de ce qui subsiste de la société au-delà des slogans, des rituels et des invocations familières à l’unité nationale. La dernière vague de peur, de déplacement et de commentaires publics a révélé quelque chose qu’il serait malhonnête d’atténuer ou de contourner : l’ampleur de la haine qui circule entre les communautés est plus profonde que jamais. Elle est visible en ligne, perceptible dans les conversations du quotidien et de plus en plus assumée, sans retenue ni honte. C’est la résurgence de blessures, de rancœurs et de formes de déshumanisation qui n’ont jamais été sérieusement affrontées après les conflits précédents.
Ce qui se joue aujourd’hui ne saurait se réduire à un récit moral opposant de méchants haineux à de bonnes victimes. La haine est répandue dans toutes les communautés. Elle prend des formes différentes, puise dans des mémoires différentes et se justifie à travers des récits différents ; mais elle est là. Chaque communauté peut invoquer ses blessures, ses trahisons, ses peurs et la colère accumulée. Rien de tout cela ne peut être atténué par de simples appels à la civilité.
Ce que nous observons dépasse la polarisation politique et la laideur ordinaire des échanges sur les réseaux sociaux. Nous assistons au retour visible d’une question que le Liban esquive depuis des décennies : après tant de cycles de violence, de griefs non résolus et de suspicion mutuelle, les gens sont-ils encore capables de vivre ensemble ?
Le Liban a traversé cela à maintes reprises et est devenu très habile à restaurer les apparences de la normalité. Ce qu’il n’a jamais fait, en revanche, c’est affronter ce que la guerre laisse en chacun et entre les communautés. Il en résulte une société qui revient périodiquement à une coexistence de façade tout en demeurant profondément fracturée dans les affects, la mémoire et l’imaginaire. Le modèle sur lequel repose le pays depuis des décennies, fondé sur le silence, les arrangements entre élites et l’amnésie sélective, peut empêcher l’effondrement immédiat et geler le conflit. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est reconstruire la confiance, établir une compréhension partagée de ce qui s’est passé, ou empêcher chaque nouvelle crise de réactiver, sous une forme plus laide, les mêmes ressentiments enfouis.
Futurs réellement plausibles
C’est pourquoi le langage convenu qui suit habituellement les guerres sonne aujourd’hui si dérisoire. Les appels au dialogue, à la résilience et à l’unité nationale ne correspondent plus à l’échelle du problème. La coexistence institutionnelle ne produit pas la réparation sociale, et le silence ne reflète pas la paix.
Cela signifie aussi que le répertoire classique de la résolution des conflits porté par les ONG doit être examiné avec lucidité. Ateliers, dialogues, échanges entre jeunes, programmes locaux de consolidation de la paix, initiatives symboliques autour de l’art et du sport… tout cela peut, au mieux, créer de petites poches d’empathie. Mais rien de tout cela n’est suffisant face à l’ampleur des dommages aujourd’hui exposés au grand jour. Ces outils n’ont jamais été conçus pour porter le poids d’une société qui a évité, à répétition, tout véritable travail de mémoire, tout en laissant les entrepreneurs confessionnels et les faiseurs de guerre façonner l’imaginaire collectif.
La question est donc de savoir si le Liban est prêt à envisager la possibilité qu’une grande partie de la société entre dans l’après-guerre avec des récits profondément incompatibles et un niveau de confiance extrêmement faible. Cela exige une discussion plus franche sur les futurs réellement plausibles.
Le premier est le schéma libanais bien connu, poussé à son terme : un accord politique a minima et une coexistence sociale et politique sans réconciliation. Les interactions quotidiennes reprennent, l’économie remet les gens en contact, mais les récits sous-jacents demeurent intacts. Chaque communauté conserve sa propre version des faits, sa propre hiérarchie des victimes, ses propres justifications. Le calme public revient, mais seulement comme une simple pause ; un ajournement entre deux crises.
Le deuxième est celui d’une partition progressive, qu’elle soit nommée comme telle ou reformulée sous des termes plus acceptables comme le fédéralisme, la décentralisation poussée, l’autonomie communautaire ou l’autogestion territoriale. Pour beaucoup, cela apparaît moins comme un projet idéologique que comme une conclusion née de l’épuisement : si la vie commune est devenue à ce point corrosive, peut-être que la séparation constitue la seule protection réaliste. Cette possibilité doit être examinée à froid, sans réflexes hérités d’une autre époque. Mais la séparation ne produit pas automatiquement de la stabilité. Pour éviter de devenir un long prélude à de nouveaux conflits, elle exigerait un partage de prérogatives clairement négocié, des garanties crédibles pour les minorités, des mécanismes de viabilité économique et un cadre accepté pour gérer la circulation, les droits, les ressources et les différends. En l’absence de telles conditions, le fédéralisme risque de n’être qu’un mot plus poli pour désigner la fragmentation, et la fragmentation un chemin plus lent vers la violence.
Le troisième scénario, le plus dangereux, est celui d’un blocage politique total, sans même l’accord superficiel qui avait jusqu’ici toujours fini par émerger après chaque épisode de violence. Une classe politique incapable de produire le minimum institutionnel nécessaire à la survie de l’État. Des institutions paralysées, une économie qui s’effondre davantage, et des héritages mémoriels exacerbés par la guerre sans aucun espace pour les absorber, même provisoirement. Ce qui avait fonctionné comme échappatoire, les équilibres et les arrangements précaires entre groupes politiques, même fondés sur l’impunité et l’oubli, ne se reproduit plus. La paralysie en haut se traduit en désintégration en bas : les communautés se replient davantage sur elles-mêmes et les solidarités transversales s’étiolent. La violence sociale banalisée devient le seul régulateur d’une vie collective que l’État n’est plus en mesure d’arbitrer.
Affronter la déshumanisation
Éviter cet avenir exige bien davantage qu’un nouveau cliché de cheikhs et de prêtres se tenant la main sur les marches du Musée national, accompagné de formules de réconciliation financées par les bailleurs de fonds. Cela suppose de reconnaître que les conflits non résolus ont des conséquences sociales qui ne peuvent être indéfiniment enfouies sous des arrangements institutionnels. Cela suppose de documenter ce qui a été dit, justifié, normalisé et incité durant cette période. Cela suppose d’affronter la déshumanisation comme un fait politique et social, au lieu de la traiter comme un débordement regrettable. Et surtout, cela exige une forme crédible de responsabilité, de reddition des comptes, portée par un État capable de donner aux gens une raison d’imaginer leur sécurité en dehors de la confession, car aucune réparation sociale sérieuse n’est possible tant que les communautés restent convaincues que seul leur propre camp peut les protéger.
Le Liban a passé des décennies à maîtriser l’art de tourner la page sans jamais solder les comptes. C’est précisément pour cela qu’il reste prisonnier de la répétition. Le prochain après-guerre sera vraisemblablement plus âpre, plus méfiant, plus ouvertement sectaire et plus structurellement instable que les précédents. Le pays pourrait se désintégrer progressivement dans la peur, l’illégitimité et les tensions sociales du quotidien. C’est là le vrai danger désormais : une société qui entre dans son après avec moins de foi que jamais dans la possibilité même d’une vie commune.