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Lynn Tehini poursuivie en justice pour avoir dénoncé une injustice

Mardi 29 décembre 2020

L’injustice et l’insolence l’auront poursuivi jusqu’après sa mort. Trois semaines à peine après son enterrement, Bassam Saba, un musicien hors pair et directeur du Conservatoire national de musique, décédé du coronavirus dans un certain dénuement à cause de la négligence de l’État, doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe.

L’une des rares personnes ayant cherché à défendre sa cause et ses droits, Lynn Tehini, ancienne conseillère au ministère de la Culture, se voit en effet poursuivie en justice pour diffamation.


Bassam Saba, un flûtiste hors pair qu’on avait fait venir des États-Unis pour diriger le prestigieux Conservatoire national, est mort endetté après avoir été privé durant deux ans de son salaire, son droit pourtant le plus basique. C’est après la nouvelle de son décès tragique que Lynn Tehini – qui suivait de près son dossier – a dénoncé dans un long post publié sur son compte Facebook tout un système laxiste doublé d’une administration déshumanisée et dysfonctionnelle dont a été victime Bassam Saba.

Mme Tehini avait ainsi évoqué sur les réseaux sociaux les multiples tergiversations du conseiller juridique au ministère de la Culture, le juge Walid Jaber, qu’elle s’était d’ailleurs abstenue de nommer, ainsi que d’autres administrateurs, leur faisant porter la responsabilité de cette injustice flagrante qui a assombri un peu plus les derniers jours du musicien, décédé en laissant derrière lui femme et enfants, sans le sou.

C’est ce même juge qui a engagé il y a quelques jours des poursuites contre Mme Tehini pour diffamation. En réaction, celle-ci a alerté hier l’opinion publique par la voie des réseaux sociaux en évoquant sa convocation, ce matin à 10h, au Bureau de lutte contre les crimes cybernétiques.


« Il paraît que dans ce pays il faut toujours payer le prix de la défense d’une cause ou la dénonciation d’une injustice. Une plainte a été déposée contre moi au bureau des cybercrimes pour le post (viral) concernant feu le directeur général du Conservatoire, Bassam Saba, victime d’une injustice sans nom », a écrit Mme Tehini sur sa page Facebook.


L’ancienne conseillère souligne au passage que c’est grâce au même post – publié au lendemain du décès de Bassam Saba – et à la polémique qui s’en est suivie que la famille du musicien va enfin pouvoir récupérer l’indemnité salariale des deux années non payées et qui lui revient de droit. « En contrepartie, on a voulu se retourner contre moi », s’offusque Mme Tehini.


Dès que l’affaire a été ébruitée, toutes les personnes impliquées se seraient, selon elle, dépêché d’étouffer le scandale et de rendre, dans la mesure du possible, une justice posthume au musicien. « En quelques jours, un salaire forfaitaire lui a été consenti. Sa famille pourra l’encaisser une fois les détails administratifs réglés. C’est bel et bien une preuve qu’il s’agissait de négligence et d’insouciance de la part de ceux qui étaient directement en charge de cette affaire », commente Mme Tehini pour L’OLJ. « Le post sur Facebook aura donc servi à quelque chose », se félicite-t-elle.


Mais entre le moment où son premier salaire aurait dû lui être versé et celui où le premier versement sera effectif, la livre libanaise aura perdu au moins 80 % de sa valeur. Ce qui ne règlera que partiellement les dettes du musicien contractées en dollars.


Contacté par L’OLJ, le juge Walid Jaber livre une version assez différente de l’histoire. Le magistrat estime avoir fait le nécessaire pour faire avancer ce dossier qui bloquait plutôt au niveau du secrétariat du Conseil des ministres, plus précisément chez le secrétaire général du Conseil des ministres, Mahmoud Makkié, pour des raisons de formalités de nature juridico-administatives, selon ses explications.


« Preuve en est, argumente le juge Jaber, que bien avant le décès de Bassam Saba, nous avons contracté avec lui un accord de conciliation. » Pour la famille du défunt, cet accord, destiné à contourner les multiples obstacles juridiques, est venu un peu tardivement. « Après combien de temps le contrat conciliatoire a été consenti ? En septembre, soit neuf mois après le forcing que Bassam Saba a tenté de faire », rétorque Mme Tehini.


De son côté, le juge Jaber se dit convaincu que le ministère de la Culture a fait son devoir et que cette affaire a été montée en épingle par Lynn Tehini « pour des raisons de vengeance personnelle » sur fond d’un autre dossier litigieux qui les auraient opposés au sein du ministère. Des allégations démenties par Mme Tehini.


Juge au Conseil d’État, Walid Jaber (proche du mouvement Amal) cumule, comme le veulent les nouvelles pratiques instaurées il y a quelques années, son poste officiel de juge avec la fonction de conseiller auprès du ministère de la Culture. Un cumul largement dénoncé par l’ONG Legal Agenda, qui œuvre pour la réforme du système judiciaire. Celle-ci voit dans ce type de cumul « une violation du principe de séparation des pouvoirs, un manquement du magistrat à ses responsabilités initiales et par ailleurs une injustice par rapport à d’autres magistrats qui ne peuvent bénéficier d’un second salaire grassement payé ».


Ce que reprochait précisément Lynn Tehini au magistrat, c’était le fait d’avoir laissé traîner ce dossier pendant des mois « par négligence et désintérêt » contribuant, tout comme le ministre en charge, à priver le musicien de son salaire jusqu’à son décès. Le ministre en question, Abbas Mortada (Amal), qui cumule les portefeuilles de l’Agriculture et de la Culture, « ne venait que rarement au ministère », assure une source proche de cette administration. « Le jour de l’enterrement, personne, à part les collègues proches de Bassam Saba, n’est venu. Le ministre n’a même pas envoyé une couronne de fleurs à la famille ni dépêché un représentant. C’est dire le mépris dont a fait preuve l’État à l’égard de cet artiste de grande envergure », commente, par ailleurs, une amie proche de la famille.

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