SKeyes Center for Media and Cultural Freedom - Samir Kassir Foundation

Quel rôle et quelle liberté pour la presse à l’heure des réseaux sociaux...

Vendredi 31 janvier 2020

Une conférence à plusieurs voix ayant pour thème « 100 ans de presse au Liban : quel rôle et quelle liberté pour la presse à l’heure des réseaux sociaux », a été organisée mardi soir au campus de la rue Huvelin de l’Université Saint-Joseph, à l’initiative de l’USJ, de l’Institut français du Proche-Orient (l’IFPO) et de l’Académie libanaise des beaux-arts. Cette conférence a donné le coup d’envoi d’un cycle de 10 évènements marquant le centenaire de la proclamation du Grand Liban. 
Trois intervenants ont pris la parole : Michel Touma (L’Orient-Le Jour), Diana Moukalled (site al-Daraj) et Ayman Mhanna (SKeyes). La conférence a permis de revenir sur l’histoire de la liberté de la presse au Liban, mais également d’aborder les problématiques auxquelles est confronté le journalisme avec l’essor des réseaux sociaux. 
« L’histoire de la presse libanaise est restée dans l’inconscient collectif, les Libanais sont attachés de manière viscérale à la liberté d’expression », a d’abord tenu à souligner Karim Émile Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’USJ et modérateur de la conférence. 
Prenant le premier la parole, Michel Touma a effectué un survol historique succinct et rapide, étalé sur 95 ans, de l’attachement ferme des Libanais à la liberté d’expression en se basant sur des faits historiques précis et en citant quelques phrases de certains des éditoriaux les plus marquants de Michel Chiha et Georges Naccache sur ce plan. Michel Chiha écrivait ainsi en février 1950 : « Le Liban a une vocation particulière pour la liberté. On peut dire qu’il est né d’elle et pour elle. » Un thème que l’on retrouve aussi dans un éditorial de Georges Naccache : « Le Liban s’il n’était d’abord liberté ne serait rien. » 
Michel Touma a souligné dans ce cadre que cet attachement aux libertés est perceptible chez toutes les factions libanaises, toutes tendances et appartenances confondues, ce qui explique qu’aucune force étrangère, notamment lors de l’occupation syrienne, a-t-il relevé, n’a réussi à étouffer les libertés au Liban, comme ce fut le cas lorsque le régime syrien a tenté en 1977 d’imposer une censure préalable sur la presse libanaise, ce qui n’a duré qu’un court laps de temps. 
Après avoir analysé les principaux facteurs qui expliquent le fait que les libertés occupent une place centrale dans la vie publique au Liban, Michel Touma a souligné que malgré toutes les tentatives de réprimer, au fil des ans, la liberté de la presse, et en dépit de la série d’assassinats qui a visé nombre de pôles de la presse libre, les journalistes libanais sont parvenus à tenir bon face aux menaces et n’ont pas cédé devant les tentatives d’intimidation. Il a cité pour illustrer son propos un article de Michel Hajji Georgiou sous le titre « Apologie de la liberté d’expression » (juin 2006) : « Il est certaines questions qui ne supportent aucune forme de compromis. La liberté d’expression se trouve en tête de ces questions. Elle est la valeur ajoutée du Liban dans un monde arabe peuplé de tyrannies et abandonné à la désertification intellectuelle. » Michel Touma a relevé que c’est sur base de cet article que Michel Hajji Georgiou a obtenu en décembre 2007 le Prix international Gebran Tuéni pour la liberté d’expression, décerné par l’Association mondiale des journaux, basée à Paris. 
 
Diana Moukalled
Prenant à son tour la parole, Diana Moukalled a exposé son expérience dans le domaine des nouveaux médias. Répondant à sa façon à la demande de changement du paysage médiatique, elle a cofondé en 2017 le site el-Daraj qui est gratuit. Il s’agit d’une plate-forme qui regroupe le travail de journalistes indépendants arabophones dans la région. Faisant du journalisme d’investigation un point d’honneur, ce site est le seul, au Liban, à faire partie du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). 
Diana Moukalled, ancienne reporter à la Future TV, souligne notamment à ce sujet : « C’est la polarisation du paysage médiatique qui nous amène à créer notre propre média. » Le développement des technologies conditionne et facilite l’apparition de ce nouveau genre médiatique. Pour la journaliste, le contexte présent dans le pays est le moment idéal pour ouvrir un débat sur ce plan puisque, depuis le début de la contestation en octobre, les Libanais ont beaucoup critiqué la couverture médiatique de la révolte et ont donc eu tendance à se tourner vers des médias alternatifs, souligne-t-elle. 
Face à la crise chronique à laquelle sont confrontés les médias et la presse, Diana Moukalled a souligné la difficulté de « créer un nouveau modèle économique ». À ce titre, elle a insisté sur l’importance d’être transparent sur les financements, qui sont consultables sur le site, le défi étant de maintenir une indépendance économique à long terme.
 
Repenser le modèle médiatique traditionnel
Ayman Mhanna, de son côté, a lui aussi évoqué la crise économique à laquelle est confrontée la presse du fait de la baisse des revenus publicitaires et des financements étrangers, sans compter la montée en puissance du numérique. Il a suggéré dans ce cadre de repenser profondément le modèle d’abonnement sur le web avec le développement de bouquets regroupant plusieurs médias auxquels on aurait accès grâce à une carte à puces commune à ces médias qui permettrait ainsi l’accès à différents sites avec un paiement au prorata du nombre d’articles lus. 
Dans ce cadre, Ayman Mhanna a souligné la nécessité de mettre en place une nouvelle approche dans le traitement de l’information destinée aux sites web du fait que ces derniers sont surtout consultés à l’étranger et, de ce fait, la teneur des articles et des informations ne peut pas être la même que pour les médias locaux. Il a suggéré notamment l’adoption de nouveaux formats adaptés aux sites web, tels que les vidéos. M. Mhanna a rendu sur ce plan un hommage marqué à L’Orient-Le Jour pour les efforts déployés dans ce contexte par la rédaction du journal. 
Abordant ensuite les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontés la presse et les médias, Ayman Mhanna a défini plusieurs critères et conditions qui permettraient de surmonter la crise de la presse et de préserver la liberté d’expression, dont notamment le respect des droits des journalistes, l’amélioration du cadre légal et juridique de la presse et des médias, la libéralisation de l’octroi de licences nécessaires pour lancer un journal, ces licences étant actuellement monopolisées par un nombre limité de grandes familles ou groupes de presse. 
Enfin, Ayman Mhanna a exposé brièvement la mission de la fondation SKeyes au niveau de la défense de la liberté d’expression et de la presse libre. La fondation, a-t-il notamment indiqué, a développé en partenariat avec Reporters sans frontières le « Media Ownership Monitor », un outil en ligne qui mesure le degré d’indépendance des médias. Une tâche qui s’avère plus que jamais vitale dans le contexte présent.

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