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Paula Nawfal à « L’OLJ » : « J’avais beau crier que je suis journaliste, il continuait à me frapper »
December 13, 2019
Auteur: Anne-Marie El-Hage
Source: L’Orient-Le Jour
 
Le convoi était formé d’une cinquantaine de voitures. Signaux de détresse actionnés, il sillonnait la capitale ce mardi soir, pour s’arrêter au pied des immeubles habités par des ministres ou d’anciens ministres des Travaux publics, histoire de crier la colère de la rue face à la piètre infrastructure du pays révélée lors des récentes intempéries. Les manifestants klaxonnaient, arboraient des drapeaux libanais, jetaient au passage des sacs de déchets devant les résidences des hommes politiques, tout en lançant les slogans hostiles à la classe au pouvoir qu’ils accusent de corruption. Certains d’entre eux filmaient la scène avec leurs téléphones portables. 

Il devait être 23 heures 30. Le convoi se trouvait à Verdun, à proximité du centre commercial Verdun 730, lorsque des hommes vêtus de treillis, identifiés par les contestataires comme la police du Parlement, ont surgi de nulle part, brisant les vitres des voitures, frappant sauvagement les manifestants avec leurs matraques, jetant certains d’eux à terre, s’emparant de leurs téléphones portables pour effacer les preuves de leurs actes.

La journaliste promet de porter plainte
Parmi la dizaine de blessés, dont certains ensanglantés, une journaliste du quotidien an-Nahar, Paula Nawfal, qui se trouvait à bord de sa voiture. « Je rentrais d’un dîner. Je savais que les manifestants avaient décidé de protester devant les résidences d’hommes politiques. J’avais obtenu leur itinéraire. J’ai donc décidé de les suivre pour couvrir le mouvement », raconte-t-elle à L’Orient-Le Jour, précisant que les manifestants n’avaient aucunement l’intention de se rendre à Aïn el-Tiné, où habite le président du Parlement, Nabih Berry, également chef du mouvement Amal. Le convoi quittait la région de l’ABC de Verdun avec pour prochaine destination la résidence de l’ancien ministre Ghazi Zeaïter. « C’est alors que des membres de la police du Parlement ont attaqué subitement le convoi », poursuit la journaliste, qui filmait la scène depuis sa voiture. « L’un d’entre eux s’en est même pris à ma voiture. Il a brisé la vitre et s’est précipité vers moi pour s’acharner sur mon visage avec sa matraque, poursuit-elle. J’avais beau crier que je suis journaliste, il continuait à frapper. »
Encore sous le choc, la jeune femme, qui s’en est tirée avec les lèvres tuméfiées et une peur bleue, promet de porter plainte contre son agresseur qu’elle a réussi à identifier. Le Comité des avocats de défense des manifestants est déjà mobilisé dans ce sens. L’avocate Nermine Sibaï et ses collègues ont porté plainte auprès de la gendarmerie pour flagrant délit et rassemblent les preuves pour identifier l’ensemble des agresseurs dont certains étaient en civil. « Il y a effectivement eu agression physique et matérielle de la part de membres de la police du Parlement contre une quinzaine de manifestants », assure Me Sibaï à L’OLJ, espérant que le dossier ne sera pas bloqué par les interventions politiques. « Mais les avocats sont prêts à aller jusqu’au bout », soutient-elle.
 
La version de la police du Parlement
L’agression a provoqué un véritable tollé sur les réseaux sociaux qui font circuler les noms, photos et vidéos des agresseurs pris en flagrant délit, accusant « les voyous (baltajis) de Berry » de s’être attaqués aux protestataires pacifiques. Face à une telle réaction, et alors que la classe politique observait un mutisme total, le commandement de la police du Parlement a publié un communiqué laconique. « Après minuit, des groupes de manifestants ont jeté des déchets et des bouteilles vides sur des agents protégeant le siège de la deuxième présidence de Aïn el Tiné, blessant l’un d’eux qui a été transporté à l’hôpital. Des échauffourées ont ensuite éclaté entre la foule et les agents de police », indique le communiqué. « Nous respectons les lois. Les citoyens ont le droit de manifester, et depuis le début du mouvement, la police du Parlement observe avec discipline et bienveillance tous les rassemblements qui se déroulent dans notre périmètre d’action », poursuit le texte, indiquant qu’un rapport sur les événements de la nuit dernière a été remis à la présidence du Parlement. « Nous affirmons notre attachement à régler les conflits, et à préserver la sécurité des manifestants et des agents de la police du Parlement », conclut-il.
Mais les manifestants persistent et signent. Selon le réalisateur Lucien Bourjeily, qui faisait également partie du convoi, tout se déroulait sans incidents, sans infractions. « Nous ne faisions que klaxonner et jetions des sacs d’ordures au pied des immeubles des responsables politiques », dit-il, assurant que le convoi n’avait aucune intention de se rendre sous les fenêtres du président du Parlement, mais devait emprunter la route côtière. « C’est alors qu’ils ont attaqué, sautant littéralement sur les capots des voitures et sur les manifestants, frappant, brisant, jetant des gens à terre », poursuit-il. « Dans un mouvement de panique, certaines voitures ont bien tenté de faire marche arrière ou de rebrousser chemin. Mais elles ont vite été rattrapées par les voyous de Berry », précise-t-il. À l’arrière du convoi, le jeune militant ne peut qu’éteindre ses flashers, remonter ses vitres, bloquer les portières et cacher son téléphone. « Fort heureusement, ils ne nous ont pas embêtés, peut-être parce que nous n’avions pas de drapeau libanais », avoue-t-il. Mais en même temps, il se demande pourquoi la force antiémeute qui suivaient le convoi depuis le début du mouvement n’ont pas réagi pour protéger les manifestants. « Dès que les agresseurs ont envahi l’artère, elles se sont écartées, comme pour laisser faire », déplore-t-il.

Le devoir de protection des forces de l’ordre
Condamnant fermement l’agression, le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, qui a publié un communiqué dans ce sens, constate une recrudescence des atteintes à l’encontre des journalistes et des manifestants, harcèlements, menaces, agressions physiques ou matérielles. « Nous avons vu hier des personnes ensanglantées qui ont reçu des coups de matraque sur la tête de la part d’éléments des forces de l’ordre. C’est bien la preuve que le pouvoir utilise systématiquement la répression contre les manifestants », déplore à L’OLJ le responsable de la communication de l’organisation, Jad Shahrour. Il invite, dans ce cadre, la justice à faire son devoir. « Si la justice se veut indépendante et qu’elle entend lutter contre la corruption, elle doit impérativement prendre des mesures contre les forces de l’ordre qui ont agressé les manifestants, martèle-t-il. Car les forces de l’ordre sont là pour protéger les manifestants, et non pas pour les frapper. »
Et pour mettre une nouvelle fois la pression sur le pouvoir, les manifestants ont protesté hier soir devant un des accès au Parlement, appelant « la classe politique à dégager », alors qu’un autre groupe de manifestants posté dans les environs du ministère de l’Intérieur dénonçait l’agression contre les contestataires pacifiques.


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