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Infiltrée par les « fake news », la révolution contre-attaque
November 1, 2019
Auteur: Anne-Marie El-Hage
Source: L’Orient-Le Jour

Depuis la démission du Premier ministre, Saad Hariri, mardi dernier, et la réouverture à la circulation des grands axes routiers, les informations mensongères ou fake news se sont multipliées sur les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, WhatsApp ou Instagram, plus particulièrement durant la soirée de mercredi. Ce qui n’a pas manqué de susciter l’inquiétude des citoyens, poussant certains partisans de la révolution à lancer des appels aux médias à une heure avancée de la nuit, afin qu’ils poursuivent notamment leur couverture en direct des manifestations. On apprenait alors que « la présidence de la République a décidé d’interdire la retransmission en direct des manifestations, sous peine de sanctions », que « Baabda a ordonné qu’internet soit coupé mercredi soir dès minuit », que « les routes de Jal el-Dib ont été une nouvelle fois fermées », ou que « l’armée libanaise a tiré des bombes lacrymogènes au Akkar, faisant des tués et des blessés parmi les manifestants ». On évoquait aussi « une décision du pouvoir de décréter la loi martiale et l’état d’urgence », alors que la grande majorité des rues s’étaient calmées, sauf au Akkar et à Tripoli. Des figures médiatiques étaient même faussement accusées de « collusion avec un coordinateur de la révolution syrienne », comme la journaliste de la LBCI Dima Sadek, qui s’était simplement prise en photo avec l’époux de sa collègue, Nicole Hajal.

 
Contrer les informations mensongères
Ce pic de fausses informations fait suite à une série de rumeurs également colportées sur la Toile dès le début des mouvements de contestation, le 17 octobre dernier, affirmant que « le chef de l’État a été transporté par hélicoptère à l’hôpital », ou annonçant carrément « son décès ». On apprenait aussi que le ministre des Affaires étrangères et chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, figure particulièrement honnie par la rue, « avait fui le pays avec sa famille », à l’instar d’autres personnalités politiques au pouvoir, comme le président du Parlement Nabih Berry, ou l’ancien Premier ministre Fouad Siniora. On racontait encore qu’à Jal el-Dib ou sur la voie express du Ring, « les manifestants avaient mis en place des barrages pour contrôler l’identité des citoyens » ou « les racketter en échange de leur passage ».

Les rumeurs ont pris une ampleur telle, qu’une campagne délibérée et spontanée s’est créée sur les réseaux sociaux, appelant les internautes à ne pas croire ni diffuser les rumeurs alarmistes, et surtout, à prendre le temps de vérifier une information avant de la partager, sur le site d’un média, d’une institution... « Plus de 80 % des photos et vidéos que vous recevez au quotidien sur Facebook et WhatsApp sont fausses, fabriquées, dépassées ou mêmes imaginaires », rappelle un message parmi tant d’autres, véhiculé sur le site gratuit de messagerie téléphonique, faisant état d’une « cyberattaque de fake news contre le Liban » et invitant les internautes à réagir.

La grande sagesse de la rue
Deux analystes décortiquent, pour L’Orient-Le Jour, les mécanismes et objectifs de ces fausses informations. Selon le directeur de la Fondation Samir Kassir, Ayman Mhanna, « il est normal que de fausses informations se propagent lors d’un mouvement populaire d’une telle ampleur, d’autant que la classe politique est habituée à pratiquer sciemment la désinformation comme une arme contre ses opposants ». « Le contraire aurait été anormal », observe-t-il, constatant que « les Libanais sont conscients de cette pratique commise par les gens du pouvoir ». Commentant le contenu des fake news qui se sont répandues sur les réseaux sociaux depuis la démission du Premier ministre, M. Mhanna note une volonté de montrer que 48 heures après la démission de Saad Hariri, et alors que la vie reprenait son cours normal, la seule partie touchée était la communauté sunnite. « La partie qui a véhiculé les fausses informations sur l’état d’urgence, la loi martiale, les interdictions présidentielles ou autres, veut montrer que la rue sunnite s’est sentie trahie, explique le directeur de la Fondation Samir Kassir. Les fake news entendent à ce stade inciter la population à réagir de manière communautaire. »

Si les rues sunnites ont effectivement réagi dans ce sens, dans une volonté de réitérer leur appel à la démission de toute la classe politique, sans exception, elles ont été aussitôt rejointes par les manifestants de toutes les régions du pays. « Les autres régions ont fait preuve d’une sagesse exemplaire en redescendant dans la rue et refusant de tomber dans le piège confessionnel », salue Ayman Mhanna. Il n’en déplore pas moins « le niveau élevé de crédulité des internautes qui surfent sur les réseaux sociaux non pas pour apprendre des choses, mais pour confirmer leurs idées préconçues, sans prendre la peine de vérifier l’information ». D’où cette « “mésinformation” pratiquée par nombre d’entre eux de manière non intentionnelle, lorsqu’ils véhiculent des informations erronées ». Une pratique « différente de la désinformation intentionnelle avec un objectif politique », soutient-il.

Instaurer la peur et provoquer un repli identitaire
Abed Kataya, gestionnaire de contenu numérique au sein de l’association Smex (Social Media Exchange) qui œuvre pour le progrès des communications, constate également « un nombre incalculable de fausses informations sur la Toile », en ces temps de crise. « Parmi les récentes fake news, les commentaires stupides sur l’article 69 lié à la démission du Premier ministre, alors que les gens n’ont pas pris la peine de lire cet article, mais aussi des rumeurs de fermeture de routes ou le trucage de photos », note-t-il. L’expert évoque par ailleurs les « contenus alarmistes » véhiculés sur la présidence, l’armée et le Premier ministre, « signifiant que le Premier ministre sunnite est le seul à avoir démissionné alors que les chrétiens et les chiites sont restés au pouvoir ». « Ces contenus n’ont d’autre objectif que d’instaurer la peur et de provoquer un repli communautaire », commente-t-il. Quant à l’identité des responsables de telles rumeurs, M. Kataya estime qu’il est « difficile de remonter à la source ». « Il peut s’agir de personnes, de services ou d’autorités proches du pouvoir. Mais cela peut être aussi n’importe quel individu », assure-t-il, ajoutant qu’« en cette période d’instabilité dans le pays, on ne peut considérer que les éventualités ».

Que faire alors dans ce cas pour contrer les informations mensongères ?
« Les fake news sont une réalité installée depuis une bonne quinzaine d’années, mais il est possible de les démentir et de les défaire », assure le gestionnaire de contenu numérique. C’est dans ce sens qu’il salue « la contre-campagne spontanée » qui s’est soulevée sur ces mêmes réseaux sociaux contre les rumeurs et les mensonges, invitant les internautes à la prudence, autrement dit à vérifier l’information sur les sites d’origine, avant de la partager. « Les fake news de ces dernières 48 heures ont atteint l’objectif contraire, conclut-il. Elles ont réussi à sensibiliser les Libanais à leurs conséquences négatives. »


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