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De prime abord, rien ne semble avoir changé. Tout est
pareil, depuis toujours. Des armées au front. Des rebelles dans le maquis. Des
reporters aux aguets. Les dés sont jetés. A vos marques, prêts, partez ; la
partie a commencé. Cependant, arrêt sur
image, quelque chose est différent.
Quelqu’un se distingue. Une femme est à l’avant. « Les guerres ont toujours été une affaire strictement masculine » commente
Alia Ibrahim, correspondante chevronnée de la chaîne télévisée Al-Arabiya.
Elles ont été décidées, entreprises et même couvertes par les hommes. Mais
voilà, depuis déjà plusieurs décennies, la donne a changé : les femmes
n’hésitent plus à s’immerger dans les
zones de conflit, à couvrir les batailles les plus sanglantes et à offrir une
voix à ceux que la guerre réduit au silence. Cette « vague de femmes reporters
de guerre » comme la qualifie Jenan Moussa, reporter pour la chaîne télévisée
arabe Al-An, provoque depuis plusieurs décennies des débats sur le sujet
controversé de la place de la femme au front.
Quel rôle jouent les femmes reporters de guerre ? Y a-t-il des
différences entre elles et leurs collègues masculins ? Et surtout, est ce que
ces débats ont raison d’être ? Pour Mayte Carrasco, journaliste spécialisée en affaires
internationales, la réponse à cette dernière question est, sans hésitation,
non. Elle avoue refuser toute invitation pour parler de son expérience en tant
que femme reporter de guerre et préfère discuter des évènements qu’elle
couvre. Mary Fitzgerald, correspondante
spécialisée en Affaires Internationales pour The Irish Times rajoute : « C’est une ancienne question qui fatigue aujourd’hui
les femmes qui font ce genre de métier ». Effectivement, plus de 60 ans se sont
écoulées depuis que les premières femmes ont fait leurs preuves dans ce
domaine, contre toute attente, en couvrant les batailles de la Seconde Guerre
Mondiale, et pourtant ce sujet est toujours d’actualité. « Si je recevais un euro à chaque fois que
quelqu’un me pose cette question, je serais tellement riche ! », plaisante
Fitzgerald. « Il y a une telle
fascination envers les femmes reporters de guerre, elles demeurent un mystère
». Mais pourquoi ? Selon Dalal Mawad, correspondante pour le
New York Times à Beyrouth, le débat sur les femmes reporters de guerre est
uniquement basé sur des perceptions, et non sur des faits réels. Même si elle
accepte l’idée que les femmes puissent potentiellement être physiquement moins
robustes que les hommes - uniquement dans le cas ou ceci est prouvé
scientifiquement - Mawad réaffirme que cela ne concerne pas les femmes
reporters de guerre vu que la plupart sont aussi, sinon plus, vigoureuses que
leurs collègues masculins. Carrasco témoigne : « Ce n’est pas une question de sexe, mais d’âge
et d’endurance. Il m’est souvent arrivé de constater que j’avais moins de
difficultés que certains hommes sur le terrain durant des traversées de
montagnes ou des marches de nuits ». Même émotionnellement, les femmes ne sont
pas plus fragiles et ou plus sujettes au syndrome de stress post-traumatique
comme le montre l’étude menée par Anthony Feinstein et Mark Sinyor : « Les femmes journalistes de
guerre n’ont pas plus tendance que les hommes à développer ce syndrome, des
dépressions ou d’autres troubles nerveux liés à des traumas de guerre ». De plus, l’idée que les femmes supportent moins les
conditions de vie sur le terrain est erronée, selon Ibrahim. « Oui sur le terrain,
l’hygiène personnelle est un luxe ; avoir ses règles, un inconvénient
majeur. Mais on s’adapte comme le font
les hommes. En Syrie par exemple, nous étions deux femmes à vivre entourées de
15 hommes - des civils, des combattants, et des reporters - dans une maison qui
nous servait d’abri. Se laver les cheveux était un problème dans ce contexte,
mais une salle de fortune a été faite pour nous », ajoute-t-elle. La formation
journalistique est aussi cruciale pour éviter que ces inconvénients ne se transforment
en problèmes – un rapport du International News Safety Institute paru dans une
publication de l’UNESCO conseille même aux femmes et hommes reporters de guerre
de toujours avoir accès à des produits d’hygiène féminine. Le mythe de l’existence d’un point de vue féminin dans les
reportages de guerre, que Janine Di Giovanni, correspondante de guerre de
renommée mondiale, mentionne dans son analyse de la situation des femmes
reporters de guerre, est aussi en train d’être brisé avec succès. Dans une interview
publiée par le quotidien anglais The Independent, elle défini ce concept comment étant « le côté ‘soft’, ou doux de la guerre, qui
participe aux aprioris qui veulent que la femme soit plus sensible que l’homme
». Sanaa El Jack, trainer freelance et chroniqueuse au quotidien libanais
An-Nahar n’est pas d’accord : « le coté
humain de la guerre vend plus et donc intéresse plus les journalistes. Les
hommes, autant que les femmes, couvrent cet aspect humain de la guerre ».
Fitzgerald va plus loin et affirme que les femmes sont tout aussi intéressées
par les sujets de guerre pure et dure que les hommes. « Je connais beaucoup de
femmes reporters qui s’intéressent aux différents type d’artillerie utilisés et
aux détails militaires ». « Prenez l’exemple de Lara Logan, commente Dalal
Mawad, elle a elle-même demandé à accompagner les troupes américaines en
Afghanistan ». Le choix de l’angle à travers lequel les journalistes décident
de couvrir une guerre ne dépend donc pas du sexe, mais du style personnel et de
la demande. Alia Ibrahim n’est pas toutefois pas totalement d’accord. « La femme s’arrête sur les petits détails du
côté humain de la guerre plus que les hommes, surtout dans le monde arabe vu
qu’elle y a plus accès que l’homme ». Effectivement, toutes les journalistes
interviewées s’accordent à dire que les femmes reporters de guerre au
Moyen-Orient bénéficient d’un avantage important pour accéder aux « coulisses »
des conflits. « Même si les femmes ne
sont pas accessibles aux hommes dans le monde arabe, une femme journaliste fait
partie intégrante de leur monde et donc peut le pénétrer facilement », confirme
Jenan Moussa. « Les femmes ont plus de facilité à nous parler
et à se confier à nous », poursuit Ibrahim. Par conséquent, raconte Fitzgerald,
même en temps que journaliste européenne, «
j’arrive à passer de la sphère féminine à la sphère masculine : je
m’entretiens avec des talibans mais j’ai aussi accès aux cercles féminins, ce
que les hommes reporters de guerre ne peuvent pas faire ». « J’ai eu l’occasion d’interviewer en Syrie des
femmes victimes de viol, des adolescentes révolutionnaires, ou même avoir
l’avis de mères sur la guerre et la révolution », révèle Carrasco qui avoue
avoir peut-être été plus intéressée que ses collègues masculins par le sort de
la femme libyenne après la révolution, mais répète quand même qu’elle n’est pas
experte en la matière. De plus, El Jack considère que les femmes reporters de
guerre représentent un moindre danger et ont donc plus facilement accès qu’un
homme aux zones de conflits. « Une femme
a plus d’avantages qu’un homme sur le terrain, elle a moins de chance d’être
perçue comme une menace. Mon expérience pendant la guerre du Liban le prouve ;
j’avais l’opportunité de me déplacer facilement, sans être interrogée sur mes
intentions ». Cependant, malgré ce dernier point, on croit souvent que les
femmes sont inévitablement plus exposées au danger qu’un homme sur le terrain.
S’il est vrai que « les balles ne
différencient pas entre une femme et un homme », comme l’affirment Carrasco et
Moussa et que le danger fait partie de la vie au front quel que soit le sexe,
la violence sexuelle vient directement à l’esprit quand une femme est
concernée, ce qui enflamme le débat et affecte non seulement le travail des journalistes,
mais l’industrie des médias en général. « Tant que les rédacteurs considèrent
leurs correspondantes des victimes potentielles de viol, ils ne peuvent pas
être objectifs », souligne Tina Susman dans son article sur le sujet “ War
reporters: prepare us, rather than caution us”. Reporters Sans Frontières (RSF)
a même publié un rapport déconseillant aux médias d’envoyer des femmes sur le
terrain après une série d’agressions à caractère sexuel visant les femmes
journalistes sur la place Tahrir au Caire, notamment celle de Lara Logan,
journaliste de CNN. Fitzgerald s’indigne : « Nous étions outrées. Je suis
membre de RSF, et j’étais tellement déçue qu’ils puissent émettre un tel message ! ». Il est vrai que
les femmes sont victimes de violences sexuelles qui peuvent entraver leur
travail sur le terrain – Jenan Moussa reconnaît même que cette éventualité l’a
empêchée de mener à bout son travail sur la place Tahrir en Egypte ; mais elle
avoue que ceci est assez rare, et que dans la plupart des cas, les femmes sont
respectées et bien traitées. « Quand j’étais en Lybie, les rebelles étaient
très corrects ; ils respectaient les femmes qui leur rappellent leur sœur ou
leur mère et faisaient attention à nous ». Même Fitzgerald, supposément plus
exposée aux abus sexuels vu son statut de « femme européenne » est d’accord
avec Moussa. De plus, la plupart des journalistes interviewées sont d’accord
sur le fait que cette menace ne concerne pas exclusivement la gent féminine.
Mawad donne l’exemple du journaliste britannique Steven Farrell qui a avoué
avoir été victime de violences sexuelles
après avoir été kidnappé en Lybie en mars 2011 avec trois de ses collègues,
dont Linzey Adario. « Mais les hommes n’en parlent pas », poursuit-elle.
Fitzgerald à son tour assure connaître beaucoup de ses collègues masculins qui
ont été eux aussi victimes d’abus sexuels. « Le viol est déjà un sujet tabou
chez les femmes, imaginez alors ce qu’il en est chez les hommes ! » réaffirme
Carrasco. Il n’existe donc que peu de témoignage sur le sujet, malgré son
existence. Alors, pourquoi la notion de femmes reporters de guerre
n’est-elle toujours pas ancrée dans nos sociétés ? La problématique de la maternité pourrait
offrir une réponse à cette question. « L’idée que l’homme peut quitter le foyer
alors que la femme doit y rester pour s’occuper de ses enfants est encore
enracinée dans nos cultures », commente El Jack. Par conséquent, « beaucoup de
rédacteurs hésitent à envoyer une maman sur le front mais ne prennent pas les
mêmes précautions quand il est question d’un père », continue Mawad. En effet,
la majorité des femmes sur le terrain sont célibataires et n’ont pas d’enfants
comme le révèle l’étude de Feinstein et
Sinyor. « Si une maman s’aventure dans
des zones de conflits, elle est considérée comme une mauvaise mère, alors que
ce n’est pas le cas pour les hommes », constate Fitzgerald. « Tellement de gens
ont été outrés de savoir que je laissais derrière moi deux petites filles en
allant couvrir les évènements en Syrie », témoigne Alia Ibrahim. « Mais
personne ne peut me garantir que je serai là pour mes filles éternellement ; je
peux tomber malade demain et ne pas les voir grandir ! De plus, personne n’a en
tête la mort en partant sur le front – on ne part pas mourir ! J’étais même enceinte
quand j’ai couvert les événement de Nahr El Bared au Liban », remarque-t-elle.
La maman reporter de guerre la plus connue reste Alex Crawford, qui n’hésite
pas à se rendre dans des zones de guerre malgré ses quatre enfants. Elle admet,
dans une interview publiée dans le quotidien britannique The Telegraph qu’elle
« trouve le titre ‘une mère de quatre enfants part à la guerre’ sexiste ». Si
les hommes laissent leurs enfants derrière eux pour couvrir des guerres,
pourquoi est-ce que les femmes ne le feraient-elles pas aussi ? Il est donc évident que le débat sur les femmes
reporters de guerre est principalement basé sur des mythes facilement
contestés. Il reste malgré tout
d’actualité, forçant ces dernières à endurer les préjugés et les pressions des
sociétés patriarcales. Quand bien même
ces femmes, qui mettent leur vie en danger pour exposer au monde les plus
grandes injustices ne « se préoccupent
pas de leur statut de |







