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Femmes reporters de guerre au Moyen-Orient Entre mythes et réalités
September 10, 2012
Auteur: Sabine Saadé
Source: Skeyes - Beyrouth

De prime abord, rien ne semble avoir changé. Tout est pareil, depuis toujours. Des armées au front. Des rebelles dans le maquis. Des reporters aux aguets. Les dés sont jetés. A vos marques, prêts, partez ; la partie a commencé.  Cependant, arrêt sur image,  quelque chose est différent. Quelqu’un se distingue. Une femme est à l’avant.

 

« Les guerres ont toujours été  une affaire strictement masculine » commente Alia Ibrahim, correspondante chevronnée de la chaîne télévisée Al-Arabiya. Elles ont été décidées, entreprises et même couvertes par les hommes. Mais voilà, depuis déjà plusieurs décennies, la donne a changé : les femmes n’hésitent plus  à s’immerger dans les zones de conflit, à couvrir les batailles les plus sanglantes et à offrir une voix à ceux que la guerre réduit au silence. Cette « vague de femmes reporters de guerre » comme la qualifie Jenan Moussa, reporter pour la chaîne télévisée arabe Al-An, provoque depuis plusieurs décennies des débats sur le sujet controversé de la place de la femme au front.  Quel rôle jouent les femmes reporters de guerre ? Y a-t-il des différences entre elles et leurs collègues masculins ? Et surtout, est ce que ces débats ont raison d’être ?

 

Pour Mayte Carrasco, journaliste spécialisée en affaires internationales, la réponse à cette dernière question est, sans hésitation, non. Elle avoue refuser toute invitation pour parler de son expérience en tant que femme reporter de guerre et préfère discuter des évènements qu’elle couvre.  Mary Fitzgerald, correspondante spécialisée en Affaires Internationales pour The Irish Times rajoute : «  C’est une ancienne question qui fatigue aujourd’hui les femmes qui font ce genre de métier ». Effectivement, plus de 60 ans se sont écoulées depuis que les premières femmes ont fait leurs preuves dans ce domaine, contre toute attente, en couvrant les batailles de la Seconde Guerre Mondiale, et pourtant ce sujet est toujours d’actualité. «  Si je recevais un euro à chaque fois que quelqu’un me pose cette question, je serais tellement riche ! », plaisante Fitzgerald. «  Il y a une telle fascination envers les femmes reporters de guerre, elles demeurent un mystère ».

 

Mais pourquoi ? Selon Dalal Mawad, correspondante pour le New York Times à Beyrouth, le débat sur les femmes reporters de guerre est uniquement basé sur des perceptions, et non sur des faits réels. Même si elle accepte l’idée que les femmes puissent potentiellement être physiquement moins robustes que les hommes - uniquement dans le cas ou ceci est prouvé scientifiquement - Mawad réaffirme que cela ne concerne pas les femmes reporters de guerre vu que la plupart sont aussi, sinon plus, vigoureuses que leurs collègues masculins. Carrasco témoigne : «  Ce n’est pas une question de sexe, mais d’âge et d’endurance. Il m’est souvent arrivé de constater que j’avais moins de difficultés que certains hommes sur le terrain durant des traversées de montagnes ou des marches de nuits ». Même émotionnellement, les femmes ne sont pas plus fragiles et ou plus sujettes au syndrome de stress post-traumatique comme le montre l’étude menée par Anthony Feinstein et  Mark Sinyor : « Les femmes journalistes de guerre n’ont pas plus tendance que les hommes à développer ce syndrome, des dépressions ou d’autres troubles nerveux liés à des traumas de guerre ».

 

De plus, l’idée que les femmes supportent moins les conditions de vie sur le terrain est erronée, selon Ibrahim. « Oui sur le terrain, l’hygiène personnelle est un luxe ; avoir ses règles, un inconvénient majeur.  Mais on s’adapte comme le font les hommes. En Syrie par exemple, nous étions deux femmes à vivre entourées de 15 hommes - des civils, des combattants, et des reporters - dans une maison qui nous servait d’abri. Se laver les cheveux était un problème dans ce contexte, mais une salle de fortune a été faite pour nous », ajoute-t-elle. La formation journalistique est aussi cruciale pour éviter que ces inconvénients ne se transforment en problèmes – un rapport du International News Safety Institute paru dans une publication de l’UNESCO conseille même aux femmes et hommes reporters de guerre de toujours avoir accès à des produits d’hygiène féminine.

 

Le mythe de l’existence d’un point de vue féminin dans les reportages de guerre, que Janine Di Giovanni, correspondante de guerre de renommée mondiale, mentionne dans son analyse de la situation des femmes reporters de guerre, est aussi en train d’être brisé avec succès. Dans une interview publiée par le quotidien anglais The Independent, elle défini ce concept  comment étant «  le côté ‘soft’, ou doux de la guerre, qui participe aux aprioris qui veulent que la femme soit plus sensible que l’homme ». Sanaa El Jack, trainer freelance et chroniqueuse au quotidien libanais An-Nahar n’est pas d’accord : «  le coté humain de la guerre vend plus et donc intéresse plus les journalistes. Les hommes, autant que les femmes, couvrent cet aspect humain de la guerre ». Fitzgerald va plus loin et affirme que les femmes sont tout aussi intéressées par les sujets de guerre pure et dure que les hommes. « Je connais beaucoup de femmes reporters qui s’intéressent aux différents type d’artillerie utilisés et aux détails militaires ». « Prenez l’exemple de Lara Logan, commente Dalal Mawad, elle a elle-même demandé à accompagner les troupes américaines en Afghanistan ». Le choix de l’angle à travers lequel les journalistes décident de couvrir une guerre ne dépend donc pas du sexe, mais du style personnel et de la demande. Alia Ibrahim n’est pas toutefois pas totalement d’accord. «  La femme s’arrête sur les petits détails du côté humain de la guerre plus que les hommes, surtout dans le monde arabe vu qu’elle y a plus accès que l’homme ». Effectivement, toutes les journalistes interviewées s’accordent à dire que les femmes reporters de guerre au Moyen-Orient bénéficient d’un avantage important pour accéder aux « coulisses » des conflits. «  Même si les femmes ne sont pas accessibles aux hommes dans le monde arabe, une femme journaliste fait partie intégrante de leur monde et donc peut le pénétrer facilement », confirme Jenan Moussa.  «  Les femmes ont plus de facilité à nous parler et à se confier à nous », poursuit Ibrahim. Par conséquent, raconte Fitzgerald, même en temps que journaliste européenne, «  j’arrive à passer de la sphère féminine à la sphère masculine : je m’entretiens avec des talibans mais j’ai aussi accès aux cercles féminins, ce que les hommes reporters de guerre ne peuvent pas faire ». «  J’ai eu l’occasion d’interviewer en Syrie des femmes victimes de viol, des adolescentes révolutionnaires, ou même avoir l’avis de mères sur la guerre et la révolution », révèle Carrasco qui avoue avoir peut-être été plus intéressée que ses collègues masculins par le sort de la femme libyenne après la révolution, mais répète quand même qu’elle n’est pas experte en la matière. De plus, El Jack considère que les femmes reporters de guerre représentent un moindre danger et ont donc plus facilement accès qu’un homme aux zones de conflits. «  Une femme a plus d’avantages qu’un homme sur le terrain, elle a moins de chance d’être perçue comme une menace. Mon expérience pendant la guerre du Liban le prouve ; j’avais l’opportunité de me déplacer facilement, sans être interrogée sur mes intentions ».

 

Cependant, malgré ce dernier point, on croit souvent que les femmes sont inévitablement plus exposées au danger qu’un homme sur le terrain. S’il est vrai que «  les balles ne différencient pas entre une femme et un homme », comme l’affirment Carrasco et Moussa et que le danger fait partie de la vie au front quel que soit le sexe, la violence sexuelle vient directement à l’esprit quand une femme est concernée, ce qui enflamme le débat et affecte non seulement le travail des journalistes, mais l’industrie des médias en général. « Tant que les rédacteurs considèrent leurs correspondantes des victimes potentielles de viol, ils ne peuvent pas être objectifs », souligne Tina Susman dans son article sur le sujet “ War reporters: prepare us, rather than caution us”. Reporters Sans Frontières (RSF) a même publié un rapport déconseillant aux médias d’envoyer des femmes sur le terrain après une série d’agressions à caractère sexuel visant les femmes journalistes sur la place Tahrir au Caire, notamment celle de Lara Logan, journaliste de CNN. Fitzgerald s’indigne : « Nous étions outrées. Je suis membre de RSF, et j’étais tellement déçue qu’ils puissent  émettre un tel message ! ». Il est vrai que les femmes sont victimes de violences sexuelles qui peuvent entraver leur travail sur le terrain – Jenan Moussa reconnaît même que cette éventualité l’a empêchée de mener à bout son travail sur la place Tahrir en Egypte ; mais elle avoue que ceci est assez rare, et que dans la plupart des cas, les femmes sont respectées et bien traitées. « Quand j’étais en Lybie, les rebelles étaient très corrects ; ils respectaient les femmes qui leur rappellent leur sœur ou leur mère et faisaient attention à nous ». Même Fitzgerald, supposément plus exposée aux abus sexuels vu son statut de « femme européenne » est d’accord avec Moussa. De plus, la plupart des journalistes interviewées sont d’accord sur le fait que cette menace ne concerne pas exclusivement la gent féminine. Mawad donne l’exemple du journaliste britannique Steven Farrell qui a avoué avoir été  victime de violences sexuelles après avoir été kidnappé en Lybie en mars 2011 avec trois de ses collègues, dont Linzey Adario. « Mais les hommes n’en parlent pas », poursuit-elle. Fitzgerald à son tour assure connaître beaucoup de ses collègues masculins qui ont été eux aussi victimes d’abus sexuels. « Le viol est déjà un sujet tabou chez les femmes, imaginez alors ce qu’il en est chez les hommes ! » réaffirme Carrasco. Il n’existe donc que peu de témoignage sur le sujet, malgré son existence.  

 

Alors, pourquoi la notion de femmes reporters de guerre n’est-elle toujours pas ancrée dans nos sociétés ?  La problématique de la maternité pourrait offrir une réponse à cette question. « L’idée que l’homme peut quitter le foyer alors que la femme doit y rester pour s’occuper de ses enfants est encore enracinée dans nos cultures », commente El Jack. Par conséquent, « beaucoup de rédacteurs hésitent à envoyer une maman sur le front mais ne prennent pas les mêmes précautions quand il est question d’un père », continue Mawad. En effet, la majorité des femmes sur le terrain sont célibataires et n’ont pas d’enfants comme le révèle l’étude de  Feinstein et Sinyor. «  Si une maman s’aventure dans des zones de conflits, elle est considérée comme une mauvaise mère, alors que ce n’est pas le cas pour les hommes », constate Fitzgerald. « Tellement de gens ont été outrés de savoir que je laissais derrière moi deux petites filles en allant couvrir les évènements en Syrie », témoigne Alia Ibrahim. « Mais personne ne peut me garantir que je serai là pour mes filles éternellement ; je peux tomber malade demain et ne pas les voir grandir ! De plus, personne n’a en tête la mort en partant sur le front – on ne part pas mourir ! J’étais même enceinte quand j’ai couvert les événement de Nahr El Bared au Liban », remarque-t-elle. La maman reporter de guerre la plus connue reste Alex Crawford, qui n’hésite pas à se rendre dans des zones de guerre malgré ses quatre enfants. Elle admet, dans une interview publiée dans le quotidien britannique The Telegraph qu’elle « trouve le titre ‘une mère de quatre enfants part à la guerre’ sexiste ». Si les hommes laissent leurs enfants derrière eux pour couvrir des guerres, pourquoi est-ce que les femmes ne le feraient-elles pas aussi ?

 

Il est donc évident que le débat sur les femmes reporters de guerre est principalement basé sur des mythes facilement contestés.  Il reste malgré tout d’actualité, forçant ces dernières à endurer les préjugés et les pressions des sociétés patriarcales.  Quand bien même ces femmes, qui mettent leur vie en danger pour exposer au monde les plus grandes injustices ne « se  préoccupent pas de leur statut de 

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