Même constat pour Élias Atallah, un Libanais résidant à Montréal depuis quatre ans. Il signale avoir reçu, le jour même de son inscription sur les listes électorales, un appel téléphonique d’une représentante du CPL lui demandant de voter pour les candidats du parti. « J’avais l’impression qu’elle savait tout de moi et que, dans son esprit, mon vote en leur faveur était acquis, s’insurge-t-il. Ce n’est pas une coïncidence s’ils m’ont appelé juste après que j’ai reçu le courriel confirmant mon inscription. Je n’accuse pas le consulat d’envoyer mes données (aux partis politiques). Mais peut-être un employé ayant accès aux informations les a-t-il divulguées. » Après coup, Élias décide d’informer la police que ses données personnelles ont fuité depuis la plateforme d’inscription des électeurs de la diaspora. Deux jours plus tard, un représentant du consulat de Montréal l’appelle pour lui assurer que la fuite ne vient pas de chez eux. Élias Atallah envoie également une plainte au ministère des Affaires étrangères.
Pour vérifier ces informations, L’Orient Today et L’Orient-Le Jour ont appelé deux numéros de téléphone utilisés par les membres du CPL au Canada pour contacter les électeurs. « Il est facile d’obtenir les numéros au Canada, on les trouve partout », peste une femme répondant à l’un de ces numéros, avant de raccrocher. L’autre bénévole affirme que le parti « dispose de cette liste de numéros depuis les élections de 2018. Tous les partis appellent les électeurs, nous ne sommes pas les seuls », ajoute-t-elle. « Au Canada, nous avons les pages jaunes, nous pouvons donc contacter n’importe quel résident libanais. »
Ayman Mhanna, directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir, considère que le ministère a enfreint la loi libanaise en omettant initialement d’afficher une politique de confidentialité, ce qui est requis par la loi 81/2018 sur les transactions électroniques et la protection des données personnelles. Il ajoute que certaines des informations requises sur la plateforme d’inscription des électeurs de la diaspora sont sensibles et sans rapport avec le processus d’inscription lui-même. Les électeurs doivent fournir, entre autres, leur adresse à l’étranger, leurs coordonnées et des photos jointes de leur carte d’identité, de leur registre civil ou de leur passeport libanais, ainsi que de leur carte d’identité étrangère, de leur carte de résidence, de leur passeport étranger, de leur passeport libanais avec visa d’immigration ou de travail, ou encore de leur permis de conduire.
Le fait de collecter ces données et de ne pas les stocker de manière sécurisée pourrait exposer les personnes qui s’inscrivent au risque d’être victimes d’usurpation d’identité ou d’autres crimes, précise Ayman Mhanna. Cela pourrait donner, en plus, aux partis politiques un outil pour faire pression ou harceler les membres de leur famille au Liban afin que leurs proches à l’étranger votent pour eux, selon lui.Mounir Anouti se défend et explique que les informations demandées sont destinées à faciliter la communication entre les ambassades et les électeurs sur les documents manquants ou expirés, ou sur les données qui devraient être mises à jour. Mohammad Najem, directeur exécutif de l’organisation de défense des droits numériques SMEX, basée à Beyrouth, note que la législation libanaise est généralement faible en matière de protection de la vie privée.
Y a-t-il eu violation ?
Si Ayman Mhanna reconnaît que les données peuvent être collectées par les partis politiques de manière légitime, par le biais de sources ouvertes et d’informations accessibles au public sur les sites web et les médias sociaux, il précise pourtant que personne n’est autorisé à vendre des données, à moins d’en informer au préalable les personnes concernées et de leur indiquer l’entité de l’acheteur. Dans le cas contraire, les collecteurs et les acheteurs de données seraient en position de violation des lois sur la protection de la vie privée, ajoute-t-il.
Pour leur part, les représentants des partis politiques sollicités par L’Orient-Le Jour ont précisé avoir rassemblé des listes d’électeurs potentiels grâce à leurs propres listes d’adhérents. En France, les représentants des FL ont déclaré avoir appelé des amis et des membres de leur famille vivant à l’étranger pour les encourager à s’inscrire sur les listes électorales. Des amis qui contactent à leur tour des proches et connaissances, qui évoluent généralement dans la même mouvance. « S’ils acceptent, nous leur envoyons alors un message, tout en leur précisant que s’ils ne veulent pas être recontactés, ils devraient nous le signaler », explique Antoine Tannoury, responsable de la cellule des élections pour les FL en France.
Et pourtant, Élena, qui vit à Paris, a été surprise de recevoir un message des FL lui proposant de l’aider à s’inscrire sur les listes électorales, alors qu’elle était déjà inscrite. « C’était sur mon WhatsApp libanais, témoigne-t-elle. Ils ont employé mon troisième prénom que je n’utilise qu’à des fins administratives. »
Dans un tweet, une autre femme qui vit en France s’est plainte d’avoir été contactée par le mouvement Amal. « Même ici, nous ne savons pas comment nous débarrasser d’eux ! » déplore-t-elle. Khalil Rammal, qui représente Amal en France, explique : « Pendant les élections, tout ce que nous faisons est d’encourager les personnes sur notre base de données à s’inscrire pour voter. Nous utilisons différents canaux : les réseaux sociaux, les appels téléphoniques et les SMS. » Le mouvement Amal a constitué une base de données de 2 000 personnes en France, ajoute-t-il, et les numéros de téléphone collectés ne sont « utilisés que pendant la période électorale ».Marc*, un Libanais du Akkar qui vit au Koweït, s’est inscrit sur les listes électorales il y a un mois. Lundi dernier, il a reçu un appel d’un numéro koweïtien lui demandant… s’il s’était inscrit. « Pourquoi me posez-vous cette question ? Comment avez-vous obtenu mon numéro ? » a-t-il répondu à son interlocuteur. Dans un premier temps, la personne au bout du fil n’a pas voulu donner de détails, mais a fini par avouer que le CPL du Akkar lui avait transmis le numéro de téléphone. S’il est courant que les partis politiques contactent les anciens électeurs pour les encourager à voter à nouveau, Marc fait remarquer qu’il ne s’était jamais inscrit sur les listes électorales auparavant. Contactée par L’Orient-Le Jour, la personne qui l’a appelé a refusé de dévoiler son nom et a nié faire partie d’un parti politique, mais a admis que des « amis du Akkar » lui avaient passé des numéros de téléphone à appeler pour s’assurer de l’inscription sur les listes électorales.
Interrogée par L’Orient-Le Jour, une porte-parole du CPL précise que les bases de données du parti se sont constituées au fil des ans en « communiquant avec les gens lors d’événements et de rassemblements ou en obtenant des contacts de personnes qui nous informent avoir quitté le Liban, ou alors ceux de personnes qui ont des contacts avec des adhérents à l’étranger ». Elle raconte que le CPL possède des listes de personnes contactées lors des élections précédentes, et que le parti n’a pas besoin du ministère des Affaires étrangères pour cela.
Certains Libanais de la diaspora résidant en Belgique et en Australie ont également été contactés par un même numéro de téléphone britannique, par un interlocuteur qui voulait s’assurer qu’ils étaient bien inscrits. Les journalistes de L’Orient-Le Jour et L’Orient Today ont essayé d’appeler ce numéro de téléphone, mais personne n’a décroché. Après quelques recherches, L’Orient-Le Jour et L’Orient Today ont pu remonter jusqu’à une agence de collecte de données qui a commencé à passer des appels en novembre 2021. Le même numéro a été utilisé pour contacter Michel Fathallah, qui vit en Australie. « Les Libanais résidents ne prennent peut-être pas la sécurité en ligne aussi sérieusement que nous le faisons ici, martèle-t-il, mais en Australie, presque tout ce que nous faisons est en ligne, et la sécurité est assez omniprésente et appliquée. »
Si des questions subsistent quant aux mesures de protection de la vie privée mises en place et aux données qui ont pu être partagées, le fait que les partis politiques contactent des électeurs avant les élections n’est pas inhabituel dans de nombreux pays. Certains observateurs notent que les réactions des expatriés libanais révèlent un problème plus profond : le manque de confiance dans les institutions de l’État. « Les élections sont une question de confiance : si vous avez confiance dans le système, vous aurez confiance dans le processus, affirme Ayman Mhanna. Ainsi, les pratiques douteuses susciteront des craintes envers l’inscription et le vote. »La méfiance s’étend à tel point que Kulluna Irada s’est attiré les foudres des médias sociaux pour avoir envoyé aux expatriés des rappels d’inscription sur leurs e-mails professionnels sans consentement préalable. Un porte-parole de Kulluna Irada assure à L’Orient-Le Jour et L’Orient Today que le groupe n’est pas affilié à un parti, mais qu’il s’agit plutôt d’un groupe concerné par les réformes politiques. Il travaille actuellement à la sensibilisation et au renforcement des capacités en vue des prochaines élections parlementaires. « Nous recueillons des données à partir de ressources ouvertes telles que LinkedIn et des plateformes de sondage accessibles au public pour envoyer des courriels rappelant aux Libanais de s’inscrire sur les listes électorales dans le délai d’inscription de diaspora », déclare leur porte-parole, soulignant qu’ils ne font pas de lobbying pour les partis politiques et n’en mentionnent aucun dans leurs courriels.
Compte tenu des questions relatives à la confidentialité des données et de la pression exercée par les partis politiques, même certains électeurs inscrits remettent en question leur participation. Nadine, qui a été contactée par le CPL, déclare qu’elle avait le sentiment que sa vie personnelle avait été envahie. « Je regrette de m’être inscrite. Rien ne changera. » D’autres, en revanche, estiment que malgré tout, ces élections sont trop cruciales pour ne pas y participer. « Même si le fait de recevoir ces appels et les relents du système actuel à la figure est très déstabilisant, cela ne m’empêchera pas de voter », assure Élias Atallah. Parce que précisément, c’est par les urnes qu’il y a une chance, même infime, de changer les choses.
*Les prénoms ont été changés.